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A-t-on encore besoin du moteur franco-allemand ?

, par Giulia Spiaggi, traduit par Jonathan Boureau

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L’entente entre la France et l’Allemagne a été le moteur du processus d’unification européenne après la seconde guerre mondiale. Toutes les étapes importantes du processus d’intégration ont en effet été rejointes grâce à l’initiative de ces deux pays : la création de l’euro en est l’exemple le plus récent.

Auteurs

La classe politique française comme la classe politique allemande ont été en mesure de comprendre la nécessité de créer une Europe unie pour maintenir la paix et assurer le bien-être économique et social du continent.

Construction d’une Europe unie : où est passé le soutien citoyen ?

Ce processus a bénéficié pendant longtemps du soutien des citoyens. Mais ce soutien s’est affaiblit, avec la création de l’euro et plus encore avec l’élargissement. Dans le premier cas les promesses qui ont accompagné la naissance de l’euro n’ont pas été tenues ensuite, comme celle de faire de l’Europe l’économie la plus compétitive du 21ème siècle.

Dans le deuxième cas, le projet qui a conduit à l’élargissement a souffert d’un manque d’explication et a fait d’une Europe politique en construction une organisation qui se conçoit, presque exclusivement, comme un grand marché unique intégré. L’actuelle Union ne bénéficie plus de la confiance d’une bonne partie de ses citoyens parce qu’elle n’est pas à la hauteur des défis qui se posent aujourd’hui.

En analysant plus en détails les données, il apparait qu’en Allemagne la méfiance des citoyens concerne surtout l’euro : ainsi 34% des entrepreneurs craignent que la zone euro éclate, quand dans le même temps 67% des électeurs aurait favorablement accueilli la sortie de la Grèce de la monnaie unique, une opinion également partagé par quelques économistes. La défiance à l’encontre des pays les plus endettés de l’Europe méridionale augmente, dû a la crainte de devoir payer les effets de leur crise.

L’UE pâtit des stratégies d’abord nationales de ses membres, au premier chef l’Allemagne et la France

Les experts comme l’opinion publique concordent pour dire que la cause des problèmes de l’euro est l’absence d’une union politique et économique. Cela devrait pousser les gouvernements à proposer un plan stratégique de progression de l’intégration, pour retrouver l’appui des électeurs. Aujourd’hui ce soutien est en baisse, comme le démontrent les sondages qui, par exemple, indiquent que seuls 14% des entrepreneurs déclarent avoir une confiance totale dans le travail de l’exécutif.

Mais l’exécutif préfère réaliser des politiques plus favorables à ses propres intérêts électoraux à court termes plutôt qu’aux intérêts européens ; et en général, on retrouve dans la classe politique allemande une vision nationaliste de l’intérêt du pays.

Egoïsme de l’Allemagne dans ses politiques économique et industrielle

Cela transparaît dans les modalités avec lesquelles est poursuivie l’ouverture de l’Allemagne vers les nouveaux marchés et les nouveaux sujets politiques. Un exemple est donné par les accords particuliers conclus avec la Russie pour les fournitures énergétiques, comprenant le projet de construction de deux nouveaux gazoducs, North et South Stream.

Ces accords impliquent aussi d’autres pays, comme la France et l’Italie, mais l’Allemagne a construit un rapport plus étroit avec les Russes. Ainsi, le seul membre du conseil d’administration de Gazprom non russe est allemand.

L’Allemagne est également active en Chine et en Inde pour y offrir plus d’espace à ses propres entreprises : une part importante des grandes infrastructures urbaines et ferroviaires dans ces pays est attribuée à des entreprises allemandes. Les données sur le commerce extérieur confirment cette tendance de l’Allemagne : ses principaux partenaires restent des pays comme la France, l’Italie et les Pays-Bas, mais les ventes vers la Chine et l’Inde ont triplé en une décennie quand l’augmentation des exportations vers les pays européens reste négligeable.

L’Allemagne semble être peu intéressée par les scénarios européens, s’appuyant sur le fait que selon les taux de croissance actuels, elle semble être l’unique pays européen à pouvoir s’imaginer, dans quinze ou vingt ans, parmi les premiers pays industrialisés.

Mais tout en étant l’économie avec l’industrie la plus solide en Europe, l’Allemagne se trouve dans une position de faiblesse par rapport aux nouvelles puissances économiques. La différence de taille entre l’Allemagne et ses colosses continentaux en est la raison. De plus, les Allemands semblent sous-évaluer le soutien que le marché européen, par certains aspects modelé selon leurs exigences, fournit à leur économie et à leur capacité compétitive.

C’est grâce à l’intégration que l’Allemagne a pu reconstruire son économie après la guerre et rejoindre les niveaux actuels. De plus, ces derniers mois, l’existence de l’euro a vraiment atténuée les conséquences, parfois lourdes, de la crise économique. L’attitude de l’Allemagne, qui contribue fortement au blocage du processus d’intégration, est une attitude aveugle et contre-productive.

Il est désormais évident que l’Union Européenne, sans la construction d’une vraie unité politique, risque de se désagréger. Les Allemands aussi subiraient de graves conséquences et leurs aspirations de puissance économique mondiale seraient vouées à l’échec.

Egotisme de la France dans sa politique étrangère

De son côté, la France n’a pas démontré au cours des dernières années avoir des projets clairs concernant l’unification européenne. Au contraire, le gouvernement a tendance à suivre ses propres intérêts surtout en ce qui concerne la politique extérieure, usant aussi de la force de frappe et de son statut de membre permanent à l’ONU.

Au Moyen Orient, la France poursuit sa propre politique, ne contribuant pas toujours à la pacification et à la stabilité de cette zone. En 2009, une nouvelle base militaire française a été inaugurée à Abu Dhabi. De plus, l’accord de défense avec les Emirats Arabes Unies a été renégocié : selon les clauses secrètes de l’accord, la France s’engagerait à utiliser tout les moyens miliaires à sa disposition pour défendre les Emirats Arabes Unis dans le cas où ils viendraient à être attaqués, et parmi ces moyens pourrait se trouver aussi l’arme atomique, bien que n’étant pas formellement mentionnée dans l’accord.

En outre, le fait que la France cherche à exploiter sa technologie nucléaire dans les affaires étrangères a émergé lors d’une conférence sur le thème du nucléaire civil qui s’est tenue au siège de l’OSCE à Paris en mars 2010. Plusieurs dizaines de pays et d’organisations y ont participé.

Officiellement, la philosophie française est que l’application pacifique du nucléaire doit être accessible de manière égale pour tout les pays, mais dans les faits, ce sont plus particulièrement quelques pays du Moyen Orient qui sont visés.

Par exemple, la France semble disposée à soutenir une collaboration entre Israël et la Jordanie pour la production d’énergie nucléaire en Jordanie, même si la délégation jordanienne a niée l’existence d’un tel projet. Dans les faits, la France a déjà entamé une collaboration avec la Jordanie, qui a un besoin croissant d’énergie, pour exploiter les ressources en uranium du pays, et l’annonce de la construction d’une centrale nucléaire avec le soutien français à déjà eu lieu.

Le problème est donc que la France cherche à se tailler dans cette région son propre espace, sans envisager de projet politique à dimension internationale, ou mieux encore européenne, mais son projet ne poursuit que ses propres intérêts immédiats.

Cette tendance à accentuer les divergences dans les objectifs de politique internationale par rapport aux partenaires européens s’accompagne aussi d’un scepticisme croissant de l’opinion publique à l’égard du modèle actuel de construction européenne. A leur tour, les élites dirigeantes, qui espèrent que la crise impose la mise en œuvre d’un gouvernement économique de l’Europe, ne réussissent pas à expliquer en quoi il devra réellement consister, et ne parviennent pas à proposer un plan stratégique pour le réaliser.

Le moteur franco-allemand dans l’impasse ?

On peut conclure que le moteur franco-allemand se trouve dans une impasse, mais il demeure que dans les deux pays les problématiques et valeurs qui ont conduit à poursuivre les voies de l’unification sont encore présentes. La conscience d’un rôle à jouer pour la France et l’Allemagne est toujours vivant, comme le démontrent les fréquents appels d’hommes politiques et de personnalités culturelles pour relancer l’entente franco-allemande.

Le gouvernement français et le gouvernement allemand ont donc la responsabilité, et la possibilité, de faire les premiers pas pour compléter la construction de la Fédération : dans les années 1990, l’Allemagne a cédé le mark pour créer l’euro. Aujourd’hui la France devrait comprendre l’importance de renoncer au monopole de la défense, en offrant aux Allemands une pleine coopération dans ce secteur.

Une proposition de ce genre serait difficilement refusable pour l’Allemagne, mais permettrait en outre de relancer le dialogue afin de sauver ensemble le processus d’unification visant à fonder un Etat fédéral européen.

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Vos commentaires

  • Le 28 janvier 2011 à 07:41, par Martina Latina En réponse à : A-t-on encore besoin du moteur franco-allemand ?

    Merci pour cet article : il prouve que les racines communes à nos langues, qui firent évoluer à travers les siècles et les millénaires, tant bien que mal, le continent EUROPE vers l’Union EUROPEENNE, sont toujours à l’oeuvre, pour la traduction comme pour l’harmonisation des politiques les plus différentes par leurs traditions ! Quant aux initiatives économiques et diplomatiques nécessaires pour que l’EUROPE devienne d’urgence et toujours davantage une force unie de justice, mais aussi de paix, grâce à la démocratie dont elle fut le premier terrain et le relais dynamique, elles ne peuvent procéder ni prospérer qu’à travers le moteur franco-allemand et le Parlement européen. Que, dans le sillage du TAURILLON jailli d’un mythique enlèvement d’Europe qui fut aussi le coup d’envoi réel d’une EUROPE citoyenne, les médias rendent cet objectif plus... immédiat pour chacun des membres de cette Union, particulièrement pour la prise de conscience de nos valeurs, de notre destin et de notre aventure partagés.

  • Le 28 janvier 2011 à 16:59, par HERBINET Pierre-Franck En réponse à : A-t-on encore besoin du moteur franco-allemand ?

    Est-ce que le duo France-Allemagne est encore au service de la construction européenne ? 48 ans après la signature conjointe du traité de l’Élysée par le chancelier Adenauer et par le général de Gaulle, la France et l’Allemagne ont des intérêts propres mais qui sont parfois contradictoires. De l’autre côté du Rhin, la crise de l’Euro atteint le moral du peuple allemand, ce qui a pour incidence un déficit de confiance en l’Union. Cette épineuse question renvoie à des mesures comme l’éventuelle éviction d’un membre ou de la partition nord-sud de la zone Euro. Et si nous proposions la création d’un fonds de sauvetage de la zone Euro ? Nul doute que l’immense défi consiste à l’abandon mesuré de la souveraineté nationale au profit de solutions communautaires idoines.

    Pierre-Franck HERBINET

  • Le 30 janvier 2011 à 13:29, par HR En réponse à : A-t-on encore besoin du moteur franco-allemand ?

    J’ai envoyé il y a longtemps un article à Le Taurillon qui explique comment l’Union Européenne, la Construction Européenne, ont vécu un tournant historique avec la crise de l’euro de 2010.

    Pour la première fois dans l’histoire, un chancelier allemand, en l’occurence une chancelière, a pris le leadership, et le « moteur », plus souvent appelé « couple franco-allemand », est devenu un moteur, un couple germano-français.

    Si on veut regarder l’Union Européenne du traité de Lisbonne aujourd’hui, après 10 ans de débats sur ses institutions politiques, il faut partir de là.

    Ca aiderait à comprendre comment le sauvetage de la zonne euro a été assuré. Plutôt que de proposer la création d’un fond, alors que c’est déjà fait. Et que c’est la manière dont ce fond a été créé qui dit parfaitement où on en est aujourd’hui des souverainetés nationales en Union Européenne, et comment et où ça se joue.

  • Le 31 janvier 2011 à 10:07, par Herbinet En réponse à : A-t-on encore besoin du moteur franco-allemand ?

    Il est hors sujet de dire que la France s’effacera, puis que l’Allemagne s’écroulera. Pour être dans le vif du sujet, il est utile à la survie de l’espèce européenne de mettre en commun les moyens indispensables pour développer nos existences, assurer la paix, la liberté et la prospérité. Gardien de la démocratie, gardien d’un modèle social humaniste, respectueux des droits et des libertés, guidé par les principes de précaution et de subsidiarité, nous souhaitons simplement de déléguer la souveraineté de certaines compétences jusque là « étatiques ». Citons un intellectuel de renom : Vaclav Havel (EUROPE/Documents N° 2527 : L’Europe est la patrie de nos patries - Discours de Vaclav Havel au Parlement européen - mercredi 11 novembre 2009 » : “For twenty years now, Europe is no longer severed in half. I firmly believe that it will never again allow itself to be divided, but, on the contrary, it will provide scope and initiative for ever deeper solidarity and co-operation. My wish is that Schiller’s Ode to Joy should cease to be for us and our descendants simply a poem celebrating friendship among people and be transformed instead into a powerful symbol of our common striving for a more humane world.”

    Pierre-Franck HERBINET

  • Le 31 janvier 2011 à 11:31, par Cédric En réponse à : A-t-on encore besoin du moteur franco-allemand ?

    Dominique Seux, 31/01/2011 :

    "- Qui a la main, l’Europe de Bruxelles ou des capitales ? Les capitales ! José Manuel Barroso énerve Paris et Berlin. Quant à Herman Van Rompuy, le président de l’Europe, tout le monde en dit du bien, mais impossible de le vérifier puisqu’il ne parle pas et quand il parle cela ne fait pas de bruit. J’ai commencé par une non-information, je finis par une information : la dernière fois que l’AFP a titré une dépêche sur une de ses déclarations, c’était le 13 janvier. Avant la Tunisie, l’Egypte et l’euro. Dommage !"

    http://sites.radiofrance.fr/franceinter/chro/leditoeco/

  • Le 1er février 2011 à 09:40, par HR En réponse à : A-t-on encore besoin du moteur franco-allemand ?

    « - Qui a la main, l’Europe de Bruxelles ou des capitales ? Les capitales !" Cédric

    Oui, mais c’est ça, l’Europe de Bruxelles aujourdhui, c’est ça l’Union Européenne du traité de Lisbonne : La crise a révélé que c’est le Conseil qui a le pouvoir effectif, la Commission et le Parlement ayant le rôle d’un secrétariat.

  • Le 1er février 2011 à 10:32, par HERBINET En réponse à : A-t-on encore besoin du moteur franco-allemand ?

    Quels desseins ont nos gouvernants en tête ? Des fluctuations du couple franco-allemand m’inspirent les notions afférentes à l’État fort et à l’État faible. Jamais énigmatique mais terriblement lapidaire, Paul VALERY annonça « Si l’État est fort, il nous écrase. S’il est faible, nous périssons. » L’Allemagne comme la France opèrent des recentrages liés à la défense de leurs intérêts nationaux. L’actualité franco-allemande renvoie à la question de la faisabilité, autrement dit, comment rendre effectif cet idéal exprimé jadis par Victor Hugo : « Ne soyons plus Anglais ni Français ni Allemands. Soyons Européens, soyons hommes. Soyons l’humanité. Il nous reste à abdiquer un dernier égoïsme : la patrie. » Pour désamorcer un conflit dans une société moderne et démocratique, les gouvernants doivent engager un dialogue social, culturel et politique.

    Pierre-Franck HERBINET

  • Le 2 février 2011 à 10:48, par HR En réponse à : A-t-on encore besoin du moteur franco-allemand ?

    @ Pierre-Franck HERBINET Après 10 ans de débats et de déclarations de principes ébouriffantes pour accoucher dans la douleur du traité de Lisbonne dont on voit aujourd’hui ce qu’il reste de ses promesses, on sait au moins une chose en Union Européenne. Ras-le-bol des déclarations de principes complètement déconnectées de la réalité.

  • Le 13 février 2011 à 10:58, par S. En réponse à : A-t-on encore besoin du moteur franco-allemand ?

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