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Joseph Richard

Membre des Jeunes européens Sciences Po Paris
Mots-clés
Atouts et sujets qui fâchent
Mercredi 7 avril 2011, le ministre turc des affaires européennes et négociateur en chef pour l’UE, M. Egemen Bagis, était en visite à Paris. Après avoir rencontré son homologue français Laurent Wauquiez ainsi que plusieurs sénateurs de la commission des affaires étrangères, il s’est rendu à Sciences Po pour y donner une conférence et donner son point de vue sur la question du génocide arménien.
Lors du débat, M. le ministre a naturellement mis en avant les atouts réels que son pays peut faire valoir auprès des pays européens. Il a surtout été question du dynamisme démographique, de la diversité culturelle, de la sécurité énergétique et militaire ainsi que des performances économiques dont l’UE pourrait retirer de substantiels bénéfices si la Turquie rejoignait son club.
Au cours de la discussion, les sujets qui fâchent ont aussi été abordés. Pour l’heure, la non résolution de certains d’entre eux interdisent une adhésion turque immédiate. M. Egemen Bagis n’a pas évité ces problèmes, parlant d’échéances lointaines tant que ne seront pas traités quelques préalables : notamment une voie de sortie internationale du conflit chypriote et un meilleur respect des droits de l’homme (surtout en prison) et des minorités en Turquie.
Génocide et négationnisme
Mais l’objet de cet article est de traiter d’un point spécifique dont plusieurs personnes en Europe voudraient curieusement faire une condition non négociable à l’entrée de la Turquie dans l’UE : il s’agit de la « reconnaissance du génocide arménien », bien sûr abordée dès les premières questions. La réponse qu’a donné M. le ministre Bagis est intéressante car elle éclaire à la fois le non fondement de cette position au sein de l’Europe et les progrès qu’a encore à faire la Turquie.
En 2004, la Grande Assemblée Nationale turque confie au Premier Ministre AKP Erdogan un mandat pour négocier avec l’Arménie la mise en place d’une commission internationale d’historiens afin de faire la lumière sur le génocide/les événements de 1915. L’Arménie n’a pas donné de réponse, conditionnant des ouvertures à ce sujet à la réouverture de la frontière turco-arménienne. La diaspora arménienne est également défavorable à cette proposition, y voyant une tentative turque de justifier par l’histoire son négationnisme.
A titre personnel je considère les massacres de cet époque (reconnus par le régime kémaliste comme une série d’exécutions de masse dans un contexte de guerre mondiale) comme un génocide planifié qui a conduit à l’élimination de 50% de la population arménienne d’époque.
L’État est politique, pas historien
Aux questions qui lui furent posées à ce sujet, la réponse du ministre Bagis tient en cette citation : « le rôle du politique est de préparer l’avenir, non de déterminer le passé ». En d’autres mots, la fameuse reconnaissance du génocide ne concerne pas la classe politique turque mais d’avantage les universitaires spécialistes du sujet. Dans ce cas, que répondre aux membres de la diaspora arménienne qui ont vu leurs ancêtres assassinés lors de cette période sombre ? Aux parlements européens qui de bonne foi proclament que ce qui s’est passé relève du génocide ? Leurs positions sont respectables mais se heurtent à ce principe libéral que l’UE devrait se faire un devoir de respecter : ce n’est pas à l’État d’imposer la vérité historique, quel que soit le sujet.
Cela fonctionne dans un sens comme dans l’autre : l’Europe n’est pas fondée à demander à la Turquie de reconnaître le génocide arménien ; et de leur côté les autorités turques ne sont en aucun cas fondées à persécuter ses citoyens qui disent haut et fort leur conviction qu’il s’agissait bien de cela, tels l’écrivain Orhan Pamuk et l’historien Halil Berktay.
Conclusion
Il est indéniable qu’aujourd’hui cette thématique bloque le cheminement européen de la Turquie. Non pas tant qu’elle niera le génocide mais tant qu’elle ne reconnaîtra pas la libre opinion de chacun sur ce sujet. Il est donc temps que les peuples européens comprennent que l’État turc devrait moins se soucier d’avoir une position officielle à ce propos, qu’elle quelle soit, que de faire respecter la liberté d’expression pour tous, dans un pays où elle n’est pas encore complète.
Faire de cette reconnaissance un préalable crispe une société turque favorable à l’entrée dans l’Europe mais marquée par une tradition autoritaire. Lui demander au contraire de respecter les droits de tous, sans que cela aille dans le sens de telle ou telle conviction personnelle, serait plus productif dans l’optique d’une démocratisation de la Turquie. L’UE pourrait ainsi soutenir cette commission internationale d’historiens qui aurait plus de légitimité sur le sujet que n’importe quelle classe politique. Des soutiens à cette initiatives viendraient probablement en France des mêmes personnalités qui ont récemment critiqué l’instrumentalisation de l’histoire de notre pays à des fins politiques.
Pour conclure cet article, je voudrais citer le philosophe américain Noam Chomsky : « si vous croyez à la liberté d’expression, elle doit valoir pour toutes les opinions, pas seulement les vôtres. Voltaire ne s’était-il pas exclamé au moment de la révision du procès Calas, Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire ? ».
Vos commentaires
1. 27 avril 2011 12:19, par Hélène
Merci pour cet excellent article. Il est toujours bon de rappeler que chacun se doit de rester à sa place. Quand le politique se mêle de l’analyse historique, les dérives peuvent mener loin.
Une interrogation cependant :
« L’UE pourrait ainsi soutenir cette commission internationale d’historiens qui aurait plus de légitimité sur le sujet que n’importe quelle classe politique. »
Pour ma part, l’UE ne doit pas même soutenir une telle Commission car cela reviendrait à soutenir les conclusions auxquelles la Commission aboutirait et par conséquent à valider une « analyse officielle » de l’Histoire. Ce sujet doit garder sa place au sein du débat d’idées et ne pas entrer en terre politique. Que l’UE se contente de s’assurer que le débat d’idées puisse avoir lieu.
2. 27 avril 2011 14:54, par Waël Salem
Il y a une nuance pour un Etat entre imposer sa version de l’Histoire et reconnaître ses torts passés. Assumer la responsabilité de ce génocide est avant tout une prise de position politique, et non historique.
Dès lors, je ne vois pas en quoi l’UE n’aurait pas le droit de poser cette condition à l’entrée de la Turquie dans l’Union, et je dois avouer avoir du mal à saisir l’argumentaire développé dans cet article. Certes, il est évident que la Turquie doit assurer la liberté d’opinion et d’expression à son peuple - et il y a encore du travail - mais cela ne saurait dispenser l’Etat turc d’endosser la responsabilité qui est la sienne.
A titre purement personnel, je refuse qu’un Etat négationniste (car c’est bien de cela dont il s’agit ici) puisse intégrer l’UE au motif que nos revendications crisperaient sa « tradition autoritaire ». Si cette dernière est encore assez forte pour empêcher la Turquie de reconnaître le génocide arménien, c’est donc que cet Etat n’est pas encore prêt à rejoindre l’UE, qui n’a guère besoin de cette « tradition autoritaire ».
Surtout en ce moment d’ailleurs.
3. 27 avril 2011 17:16, par Michel
Certes, mais la reconnaissance officielle de ce génocide serait d’autant plus symbolique et marquerait une vraie volonté de ce pays…Le respect de la liberté d’expression pour tous est moins tangible comme marque de volonté. En Turquie il y a également de très bonne agence de webmarketing. Certains français exercent leur talon dans une agence webmarketing de renom !
4. 27 avril 2011 21:41, par Aymeric L
@Michel,
Si la liberté d’expression est pour vous quelque chose d’abstrait, et la vérité d’Etat un symbole positif, alors on ne doit pas vivre du même côté du rideau de fer.
La vérité historique appartient aux seuls historiens. Chercher à l’inscrire dans un décret, dans un speech du président, ou dans la loi, c’est rogner à chaque fois un peu plus nos libertés démocratiques.
5. 28 avril 2011 10:03, par Hélène
Encore une fois le politique n’a pas à se mêler d’histoire et à écrire une histoire officielle dans le sens qui nous semble « humainement » parlant le plus juste ou dans un sens « humainement » inacceptable.
Ces dernières années,la France, empreinte d’une vague sentimentalo-mea culpa s’est mise à reconnaitre l’ensemble des méfaits commis par la France ou par des états tiers au cours des derniers siècles, ce qui fut fort bien accueilli.
A la même époque, elle reconnaissait aussi les bienfaits apportés au Monde par le biais de la colonisation. Et oui, on n’avait pas senti venir le retour de bâton.
Une seule chose à retenir : gardons nous de crier scandale uniquement quand cela nous arrange. Au moment de l’étude de la loi sur la reconnaissance du génocide arménien, des législateurs ont mis en garde sur les dangers de l’écriture d’une « version officielle de l’histoire ».
Or il serait bon de se rappeler que seule la cour pénale internationale ou un tribunal pénal international établi par résolution du conseil de sécurité de l’ONU peut statuer sur l’existence d’un génocide et engendrer des facto sa reconnaissance par l’ensemble des états partis au traité de Rome dans un cas, membre de l’ONU dans l’autre.
C’est pour cette raison que le génocide juif, le génocide rwandais ont été reconnus et ne peuvent être nier par un état. Ce n’est pas le cas de l’Arménie.
Laissons donc agir la justice pénale internationale, qui seule à les moyens et le pouvoir de cette reconnaissance.
6. 28 avril 2011 16:40, par Joseph Richard
Bonjour à tous,
En tant qu’auteur de cet article, je tiens tout d’abord à vous remercier pour vos commentaires. J’aurais quelques éléments de réponse à apporter aux points abordés :
De ce point de vue, le terme de « négationnisme » peut porter à discussion. En France, il s’applique à des faits (exemple : l’existence ou non des chambres à gaz). Dans le cas de notre discussion sur le passé de la Turquie, il ne s’agit pas de faits, la République d’Ankara ne les discute pas, mais de leur qualification, génocidaire ou pas.
Tout ce qui touche aux « heures les plus sombres » de l’histoire d’un pays (selon la formule consacrée) est d’une telle gravité qu’une interprétation définitive imposée par qui que ce soit apparaît malvenue, tant les dérives politiques sont proches. C’est mon opinion que tous les avis sur cette problématique ont voix au chapitre, sauf ceux qui voudraient précisément limiter la liberté d’expression ou ne se montreraient pas respectueux de l’autre.
Peut-être l’Etat turc reconnaîtra-t-il un jour les événements de 1915 comme possédant les caractéristiques d’un génocide. Après tout, les communautés européennes n’ont pas attendu que Jacques Chirac prononce le discours du Vel d’Hiv pour intégrer la France à l’aventure commune. Pourquoi ce préalable n’a-t-il pas été requis (comme aurait pu l’être du point de vue de certains la reconnaissance du génocide des protestants au moment de la Saint Barthélémy ou des Vendéens en 1793) ?
Parce qu’il me semble qu’il est : certes souhaitable que les torts du passé soient assumés, et la Turquie ne nie pas les événements de 1915 ; mais surtout que soient évités les torts présents. En cela, le respect d’un certain nombre de droits démocratiques me semble être une plus importante marque de bonne volonté, de la part de la Turquie, d’intégrer un certain type de projet européen que l’interférence étatique dans ce qui regarde avant tout la conscience de chacun de nous, comme citoyen et être humain.
L’on peut penser qu’il vaut mieux imposer les réformes de l’extérieur jusqu’à une sorte d’idéal type modèle que soit dit en passant aucun pays candidat n’a jamais eu à respecter complètement. J’imagine plutôt qu’intégrée au club européen, la démocratie turque s’adoucira plus sûrement et laissera peu à peu de côté tant ses vieux démons du kémalisme autoritaire que ses tentations actuelles, qui regardent entre autre vers la Russie ou l’Iran.
7. 28 avril 2011 16:54, par Simon K.
Chère Hélène,
Le négationnisme n’appartient pas plus au débat d’idées que l’injure et la diffamation appartiennent à la liberté d’expression : c’est juste la concrétisation d’idées haineuses ayant conduit au génocide et la tentative de les réhabiliter (éventuellement pour recommencer les massacres).
Par ailleurs, on ne voit pas pourquoi limiter votre argument sur les « analyses officielles » que risquerait de prendre la Commission au seul domaine de l’histoire. Par exemple, on pourrait considérer que l’Union européenne ne devrait pas se préoccuper de libertés publiques ou de questions budgétaires sous peine de valider des positions officielles sur ces sujets qui, après tout, relèvent aussi du débat d’idées !
8. 28 avril 2011 18:01, par Simon K.
Chère Hélène,
Vos propos attestent tout à la fois de votre méconnaissance de cette question et de votre candeur. Un Etat négationniste - la Turquie - n’est pas un interlocuteur avec lequel on peut discuter de bonne foi. Laissez l’Arménie comme vous le dites débattre avec la Turquie (qui exerce blocus, chantage, etc…) c’est laissez l’agneau avec le loup !
A ce sujet, pourquoi n’êtes vous pas d’accord pour laisser une totale liberté d’expression à Faurisson ?
Quand à votre légalisme de façade, il y aurait à redire car, précisément, le Génocide des Juifs n’a formellement jamais été qualifié comme tel par une Cour Pénale Internationale institué par l’ONU. Les criminels nazis ont été condamnés :
1- par un Tribunal militaire,
2 - pour crime de guerre et crime contre l’humanité mais pas pour génocide car cette notion juridique n’a été adoptée qu’en 1948.
La Shoah n’est donc « formellement » pas plus reconnue que le Génocide des Arméniens.
Enfin, j’ai du mal à ne pas voir de malveillance dans vos propos puisque vous savez très bien qu’en raison des pressions politiques de la Turquie, cette Cour ne sera jamais instituée pour le Génocide des Arméniens.
Vous condamnez donc les Arméniens à la double peine : puisque leur génocide ne sera JAMAIS reconnu, le négationnisme de ce GENOCIDE sera toujours autorisé.
Vive l’Europe !!
9. 28 avril 2011 18:11, par Aymeric L
@Simon K.
L’histoire est une science, pas un domaine politique. C’est le produit d’un débat scientifique, pas d’un débat politique. La politisation, l’institutionnalisation de l’histoire n’a rien de démocratique.
Avoir décrété que la colonisation a eu des effets positifs est une honte. Pas seulement parce qu’en disant cela, on occulte les autres aspects de la colonisation. Mais parce seul un débat ouvert, argumenté et objectif peut aboutir à une tel conclusion, pas un débat partisan, encore moins une loi définitive.
Les principes fondamentaux de la Démocratie n’interdisent en rien au politique d’administrer un budget ou d’encadrer les libertés publiques, car ces mêmes principes admettent qu’il y a des limites à la propriété privée (l’utilité publique), plus globalement qu’il y a des contradictions entre différentes libertés fondamentales qu’il faut bien arbitrer (droit à la vie / droit de disposer de son propre corps).
En revanche, je ne vois pas au nom de quel principe démocratique restreindre la liberté d’expression pour établir une histoire officielle. Les considérations diplomatiques et le refus de l’injure ? Non. Le refus de la « haine qui a conduit au génocide » ? Eventuellement…
Mais alors pourquoi ne pas se contenter d’interdire l’incitation à la haine raciale ?
10. 29 avril 2011 11:32, par Simon K.
@Aymeric,
Quelle vision angélique !! L’histoire n’est pas un domaine politique ? Mais, c’est le domaine politique par excellence. L’Histoire a initialement été écrite pour glorifier les princes qui en faisait la commande (l’Enéide est une glorification directe d’Auguste) puis pour justifier les romans nationaux des peuples constitués en Etats-nations (Nos ancêtres les Gaulois !!).
Mais vous avez raison : la nécessaire loi de pénalisation du génocide des Arméniens n’a absolument rien à voir avec l’Histoire car les négationnistes, en vérité, se contre-f… de la vérité historique. Il s’agit d’un loi visant à assurer la paix civile face à des groupes (soutenus par la Turquie) qui ne rêvent que de réhabiliter la discrimination raciale dont procéda le Génocide.
Le malheur, c’est qui le négationnisme est assez subtil pour échapper aux lois interdisant la haine raciale : c’est une expression sournoise du racisme. Vous êtes-vous jamais demandé quel effet cela vous ferait si, comme moi qui suis d’origine arménienne (vous l’aurez deviné), vous étiez tous les jours insultés et même niés par des des gens qui cherchent à susciter le meurtre.
Votre méconnaissance de la réalité de ce qu’est le négationnisme touche à la désinvolture. Il y a quelques jours - le 24 avril exactement, jour de commémoration du génocide - un Arménien citoyen de Turquie - appelé du contingent, a été assassiné par ses « camarades » pour avoir évoqué le Génocide. Comme Hrant Dink voici 4 ans. En Europe même, des bandes ultranationalistes turques menacent les Européens d’origine arménienne, réalisent de véritables pogroms et organisent des manifestation de haine (voir aussi là). Voilà ce qui est en jeu et non pas l’Histoire, voilà ce que vous défendez. Est-ce là votre conception de l’Europe ?
Quant aux afficionados des Commissions d’historiens et d’experts, j’ai une bonne nouvelle pour eux : de telles commissions se sont déjà réunis et ont conclu à la « réalité » du génocide :
le Tribunal Permanent des Peuples en 1984 (jugement ici)
l’International Center for Transitional Justice
Demander encore et encore de telles commission relève du refus de réalité. Il y a plus de « preuves » du Génocide des Arméniens que de preuves de l’existence réelle de Catherine Ashton (je sais, c’est pas très difficile).
Au fait, si vous voulez encore des « preuves », écoutez la voix de ceux qui furent les témoins direct du génocide
11. 29 avril 2011 14:55, par Aymeric L
@ Simon
De quel droit vous autorisez-vous à me ranger parmi ceux qui sont à l’abri des insultes et des discriminations violentes ? Vous vous prenez pour qui ?
Les Arméniens ne sont pas les seules victimes de l’histoire. Mais s’il faut faire une loi pour édicter une histoire officielle pour chaque génocide, pas seulement pour les Arméniens, alors il n’y a plus d’historiens.
12. 29 avril 2011 16:46, par Cemal
Aie aie aie
Cet article qui est bien fait risque d’attirer les plus extrémistes des arméniens par ici, car faire un article en disant « faut une commission d’historiens pour résoudre ce problématique » c’est prendre des risques d’attirer leur foudres, pour eux « il faut imposer le genocide arménien », d’autre formulation ne sera absolument pas valable et conciderer comme negationniste â leur yeux.
Bravo tout de même, résistez aux pressions
Cem
13. 29 avril 2011 18:18, par Valéry-Xavier Lentz
En ce qui concerne Voltaire la citation serait apocryphe.
14. 29 avril 2011 19:29, par Ronan
Il me semble qu’il manque dans cet article l’évocation d’un aspect du problème.
Si l’Etat républicain turc se refuse aujourd’hui non pas à reconnaître l’ampleur des atrocités des années 1915-1916, mais se refuse à leur accorder (et - pour ma part - je pense d’ailleurs même que c’est très contestable) le qualificatif de « génocide », c’est au moins pour deux raisons :
(1) L’Etat républicain turc se refuse, aujourd’hui, à endosser la responsabilité d’actes commis sous l’autorité de l’Empire ottoman : deux Etats construits effectivement sur deux bases idéologiques fort différentes (une Monarchie confessionnelle et multinationale vs. une République laïque et national(ist)e).
(2) La reconnaissance de la pertinence du terme de « génocide » pour qualifier les « événements » des années 1915-1916 (et au-delà) ayant concerné la communauté arménienne de l’Empire ottoman, pourrait alors introduire des demandes de réparations : tant sur le plan financier que… territorial. Au fait, où en est-on dans la reconnaissance réciproque de la frontière terrestre entre Turquie et Arménie, longtemps contestée par Erevan ?
Une fois ces dernières données du problème mises en lumière, sans adhérer le moindre du monde au point de vue d’Ankara, on comprend tout de même mieux ses réticences : l’intégrité du territoire national turc étant l’une des bases de l’idéologie kémaliste (ce qui lui a également valu d’expulser également ses « minoritaires » grecs d’Asie mineure et du Pont, au tout début des années 1920).
15. 30 avril 2011 07:55, par Valéry-Xavier Lentz
@Ronan : un peu comme la différence de point de vue entre Mitterrand et Chirac qui a ensuite assumé : « Ces heures noires souillent à jamais notre histoire et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français ». Le pays ne s’est pas effondré quand Chirac a proclamé cette évidence.
16. 30 avril 2011 11:10, par Ronan
@ VXL,
Que la « nation » (français, turcs…) se doit - collectivement - de reconnaître historiquement sa responsabilité dans les événements passés (crimes du régime de Vichy et/ou commis par le régime de « Jeunes Turcs »), OK.
Mais je ne suis pas sûr que le « régime politique » (ici, dans les deux cas, la République) doive vraiment en prendre - au nom de la Nation - la responsabilité politique (surtout s’il y a discontinuité, voire totale opposition idéologique entre les régimes se succédant…).
Sur les événements français des années « 1940-1944 », on peut très bien admettre que si certains français se sont effectivement rendu coupables d’atrocités, encadrés pour ce faire par un régime politique illégitime (établi en des circonstances troubles et par des biais juridiques contestables), la République (qui était en exil) elle n’a pas a en endosser la responsabilité (sauf à vouloir absolument réparer les griefs causés, ce qui est d’ailleurs tout à son honneur).
Là s’arrête la justesse dans la comparaison puisque les « minoritaires » persécutés par le régime ottoman d’autrefois représentaient là des « minorités nationales » potentiellement séparatistes, … alors que le régime de Vichy ne s’est -lui - attaqué qu’à des civils (et souvent, même, des concitoyens « non minoritaires »…) ne représentant là absolument aucune menace pour l’intégrité du territoire national. Pas de risque d’effondrement politique ni territorial, donc.
Pour le fond de l’affaire, il est surtout consternant (voire inquiétant) de voir à quel point l’évaluation morale du passé sert à certains pour encore chercher à dresser les peuples les uns contre les autres : pour certains, pour ceux-là, que le régime turc actuel reconnaisse déjà, officiellement, qu’il y a alors eu des atrocités et des crimes de guerre (ce qui me paraît aller dans le bon sens…) ne suffit et ne suffira malheureusement pas.
Et s’il y a sans doute eu « génocide » en l’occurrence (pour ma part, je ne le nie certainement pas : je pense même que les « preuves » du caractère génocidaire des événements sont suffisamment nombreuses pour cela et ne sont aucunement contestables…) il n’empêche que parmi ceux qui insistent à ce point pour voir reconnu ce « qualificatif » aux événements dont leurs parents ont effectivement été victimes, il y a comme une volonté d’arracher à l’Etat turc actuel une vengeance posthume et une revanche morale (quitte à chercher à l’humilier ?) : démarche (également nationaliste ?!) qui, pour légitime soit-elle (au nom de la justice ?!), ne peut que laisser mal à l’aise (sans parler du respect dû aux victimes).
Pour ma part, je reste donc partagé et circonspect.
17. 30 avril 2011 12:10, par Valéry-Xavier Lentz
@Ronan : comme tu le sais, la « nation » n’a pas d’existence en dehors du régime politique. C’est l’État qui définit la nation et pas l’inverse. La distinction me semble donc abusive surtout quand il s’agit de tenter d’écarter des responsabilités historique. En ce qui concerne ces dernières je ne crois en rien d’ailleurs en la responsabilités des personnes : nos contemporains n’ont pas à répondre des fautes de leurs prédécesseurs. Toutefois en tant que régime politique il est important justement de savoir justement quel type de nations on entend incarner. Un régime qui veut incarner vision de l’histoire mythologique où les fautes sont occultées est un régime qui n’a pas su s’éloigner suffisamment du nationalisme le plus radical, lequel est précisément incompatible avec l’appartenance à l’Union européenne.
18. 1er mai 2011 13:48, par Ronan
@ VXL,
Pardon de ne pas partager ce point de vue, mais s’il me semble effectivement tout à fait légitime que la nation - pourquoi pas par la voix de ses représentants (par la voie d’une résolution votée au parlement) - reconnaisse tout ce qu’on voudra des crimes et erreurs du passé … autant il me semble très déplacé que ce soit le chef de l’Etat qui reconnaisse les mêmes errements au nom d’une République pourtant ni impliquée, ni donneur d’ordres en ces occurrences (et bien au contraire…).
En l’occurrence : si la France, le peuple français (ou certains de ses ressortissants) est/sont coupable(s) de quoi que ce soit (et doivent donc en reconnaître la responsabilité et en assumer l’héritage…), en revanche la République (que le peuple français a, alors, temporairement délaissé) non.
Par ailleurs, pour revenir au sujet de départ, autant - en tant que citoyen français - je pourrais être très exigeant à l’égard de ce que dirait la représentation nationale française sur de semblables sujets … autant je me vois mal donner des leçons à d’autres (comme les Turcs). Sur ces questions mémorielles, balayons d’abord devant notre porte et essayons donc déjà d’être irréprochables avant même de nous poser en arbitres des élégances (alors que c’est franchement immérité) et de faire ainsi la leçon aux autres. Car, à ce jour, irréprochable : c’est très loin d’être le cas. Et ensuite, on verra…
Pour ma part, le régime politique n’incarne pas la nation, il ne fait qu’encadrer le corps civique. Dans les cas précis soulevés ci-dessus, il ne s’agit pas d’occulter les fautes (pour préserver je ne sais quel égo national), il s’agit d’en attribuer la juste responsabilité aux seuls véritables responsables.
Oui, un régime qui n’a pas su s’éloigner suffisamment du nationalisme le plus radical est politiquement incompatible avec l’appartenance à l’Union européenne. Mais, à bien y réfléchir, dans l’UE actuelle cette attitude « nationaliste » n’est sans doute pas un monopole turc (Cf. récentes postures des gouvernements français, italiens, britanniques, allemands - etc - sur certains dossiers sensibles…).
Nos propres turpitudes ne doivent certes pas servir d’excuses à la perpétuation de celles des autres. Mais tout de même : là encore, balayons d’abord devant notre porte avant même de faire la leçon aux autres.
L’UE ne redeviendra sans doute un modèle attractif, voire imitable (et sans doute d’ailleurs même par les Turcs, notamment…) que lorsqu’elle aura vraiment renoué enfin avec l’esprit des Pères fondateurs. Ce qui n’est pas franchement le cas à ce jour.
19. 3 mai 2011 10:14, par Simon K.
@Ronan,
Il n’y a pas de prétendues « lois mémorielles » : ce dont il s’agit est la lutte contre la haine raciale dont le négationniste est un mode d’expression puissant, pervers et sophistiqué. C’est de l’appel au meurtre déguisé.
Quant à comparer les Etats européens à la Turquie en matière de nationalisme, c’est fort de café. Les Etats-Unis à la limite se comparent mieux ….
20. 3 janvier 2012 11:41, par Xavier
« le négationniste est un mode d’expression puissant, pervers et sophistiqué. C’est de l’appel au meurtre déguisé. »
Euh…. Une interprétation de l’Histoire, fut-elle contestée et contestable, serait de l’incitation au meurtre ?
J’imagine que ceux qui nient ce génocide éprouvent probablement souvent une haine envers les arméniens. Comme ceux qui nient la Shoah se trouvent être souvent antisémites.
Et voilà le lien. Mais on ne peut pas affirmer pour autant que "nier" c’est "appeler au meurtre". Disons que c’est comme si on se rendait compte que ceux qui haïssent les arméniens buvaient leur café en tenant la tasse de la main gauche. On ne pourrait pas pour autant conclure que boire son café avec la main gauche c’est appeler à tuer des arméniens.
Enfin bon, propos confus. Mais restons raisonnable par pitié.
Quoiqu’il en soit ce sujet déchaîne les passions, preuve s’il en est que le "débat" doit impérativement rester en-dehors des Parlements et lieux d’exercice du pouvoir.
21. 3 janvier 2012 20:09, par Simon K.
Reiterons une vérité : le négationnisme n’est rien d’autre qu’une façon perverse d’appeler au meurtre.
Http ://www.lemonde.fr/idees/article/2012/01/03/oui-les-lois-memorielles-sont-indispensables_1625135_3232.html
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