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Indépendance du Kosovo : Quelles implications pour la Serbie ?

Interview de Sonja Biserko, Présidente du Comité Helsinki pour les Droits de l’Homme pour la Serbie

, par Pierre Langlois

Sonja Biserko est à la tête du Comité Helsinki depuis plusieurs années. Sa défense des droits de l’homme, de la liberté d’expression et sa volonté d’ouverture de la Serbie sont bien connues dans l’aire serbe et dans le milieu international qui y est lié. Chose récurrente en raison de ses prises de position, elle a reçu de nouvelles menaces de mort quelques heures avant l’interview.

Auteurs

  • politologue spécialisé en géopolitique et stratégie, journaliste indépendant (Europe centrale et orientale, Balkans, Caucase, Proche Orient)

Mots-clés

Le Taurillon : L’intégrité territoriale de la Serbie est inscrite dans la Constitution. Est-il possible ne serait-ce que légalement pour le Kosovo d’accéder à l’indépendance ?

Sonja Biserko : Ce préambule de la Constitution auquel vous faites allusion indique effectivement que le Kosovo fait partie de la Serbie, mais il a été utilisé pour mobiliser politiquement sur ce thème. La scène politique a été homogénéisée, spécialement entre les trois partis les plus importants : le Parti radical [SRS], le Parti démocratique de Serbie [DSS] et le Parti démocrate [DS]. En fait je pense que la plupart des politiciens en Serbie –et les citoyens également– savent que le Kosovo est perdu pour la Serbie, mais ils tentent d’utiliser la question pour obtenir une compensation.

Ce à quoi ils ne s’attendaient pas, c’est que l’Union Européenne s’unisse, en réaction à la Russie. On peut donc dire que Poutine rassemble les Européens. Mais personne ne peut dire ce que la Russie fera au Conseil de Sécurité car il n’a pas réussi à diviser l’Europe. Et c’est évident que la Russie a besoin de l’Europe en tant que partenaire et que c’est un intérêt bien plus important que le cas de la Serbie. Je pense que la Russie utilise la Serbie dans ce jeu. Jusqu’où ira-t-elle, nous le verrons dans les prochaines semaines ou mois.

Le Taurillon : Les trois partis que vous avez mentionnés (SRS, DSS, DS) mentent-ils donc simplement au peuple ? Ils disent quelque chose, c’est-à-dire qu’ils refusent l’indépendance du Kosovo, et en fait ils utilisent juste cela comme une stratégie pour l’avenir de la Serbie ?

Sonja Biserko : Oui. Absolument, oui. Beaucoup de personnes savent que le Kosovo est perdu, et ils vous le diront. Ils diront que le Kosovo est notre terre et qu’il ne devrait pas être abandonné, mais c’est plus une réaction émotionnelle que réaliste, parce que ce par quoi le peuple est réellement concerné est leur vie de tous les jours parce que tout ceci dure depuis trop longtemps. Ils veulent un changement réel dans leur vie, un avenir pour leurs enfants, pour eux-même. Je dirais que pour la première fois on a une sorte de réflexion rationnelle mais bien sûr, il ne faut pas sous-estimer le potentiel du dessein de certains d’organiser des forces paramilitaires qui sont sur place et qui disent « nous nous battrons pour le Kosovo ». Notre ministre pour le Kosovo dit « nous nous battrons pour le Kosovo, ensuite Tadic (président serbe) dit « non, nous devons garder le Kosovo, mais pas par la guerre ».

Nous aurons toutes ces nuances à propos de la manière dont ils traitent la question du Kosovo, mais en fait, je pense qu’ils essaieront de prévenir toute personne qui dirait quoique ce soit sur la scène médiatique et que la scène médiatique va laisser tomber toute interprétation rationnelle. Je pense que dans les prochains mois, la scène médiatique va être complètement fermée à tout ce qui n’est pas lié au Kosovo.

Le Taurillon : Quelle pourrait alors être la position de la Serbie ?

Sonja Biserko : Elle ne reconnaîtra aucune solution pour le Kosovo si celle-ci n’émane pas du Conseil de Sécurité. En fait, ce que [les dirigeants] veulent, ce qu’ils attendent, c’est que les Albanais déclarent unilatéralement l’indépendance, auquel cas la Serbie, ou les Serbes du nord du Kosovo vont déclarer leur indépendance du Kosovo. C’est le scénario attendu, qui est très clair.

Biserko SonjaDans le même temps, il y a deux choses importantes dans l’ombre du Kosovo à savoir. Le premier est que Kostunica [premier ministre serbe] l’utilise comme une obstruction à l’orientation européenne qu’il essaye de repousser ou d’arrêter de manière générale. C’est maintenant assez clair, après les dernières années, qu’il est anti-Européen.

Deuxièmement, de nombreux ‘tycoons’ serbes n’ont aucun intérêts à l’ouverture européenne, et c’est également quelque chose qu’ils essayent de retarder au maximum parce qu’ils ont toujours intérêt à cela dans, si je puis dire, ce pays sans règle. Aujourd’hui, leurs intérêts priment sur l’intérêt de la Serbie.

Et un troisième point important est que Kostunica et la classe politique tentent de reconsolider leurs positions pour dessiner l’avenir politique de la Serbie. Dans ce scénario, ils essayent vraiment de réduire au silence tous ceux qui ont une voix différente ou qui ont des propositions alternatives, comme la coalition LDP [Parti libéral-démocrate] et les ONG qui ont été impliquées dans la question du Kosovo ou qui ont travaillé là pendant des années.

L’exemple le plus éloquent a été l’incident qui est intervenu lorsque deux journalistes de B92 [radiotélévision libre] essayaient de faire la promotion de leur livre, et qu’ils ont été stoppés par je ne sais combien de personnes –des centaines– qui étaient organisées, qui sont venus en bus de manière organisée. Il y avait des centaines de policiers qui ont conseillé [aux journalistes] de quitter les lieux au risque de se faire envahir. Ce n’était pas spontané, c’est juste un projet de ce qui se passer ici en Serbie dans les prochains mois.

Le Taurillon : Si le Kosovo déclare son indépendance, que pourrait être d’après vous l’impact sur la scène politique serbe : une radicalisation ou une libéralisation des partis politiques ?

Sonja Biserko : Nous sommes déjà très radicalisés. Je pense qu’ils vont mettre le Kosovo à l’agenda politique jusqu’à ce que tout soit terminé. Ils ont menacé de rompre les relations avec tout pays qui reconnaîtrait le Kosovo. Je ne peux pas anticiper, mais c’est dur de croire que la Serbie va rompre ses relations avec l’ensemble de l’Union Européenne et avec les Etats-Unis. C’est une sorte de fiasco. Je pense que ces huit-neuf années ont révélé les vraies couleurs du nationalisme serbe. Milosevic, c’était du nationalisme de gauche, et ceci est du nationalisme de droite. Ils n’ont pas le même projet. Je crois que c’est la fin de l’aventure serbe que je nomme le « projet national de la Serbie ». C’est très dur pour nous ici de comprendre et de vivre avec tout ça, mais pour nos voisins et la communauté internationale, ça a été une vraie révélation et le point final de ce qui s’est passé.

Le Taurillon : Vous analysez vraiment la question du Kosovo en Serbie comme un écran de fumée ?

Sonja Biserko : Oui.

Le Taurillon : Le gouvernement serbe dit que si le Kosovo déclare unilatéralement son indépendance, il fermera la frontière. Ne pensez-vous pas que les premières victimes de ce geste seraient les Serbes, précisément ?

Sonja Biserko : Ceci montre aussi qu’ils n’ont rien à faire du peuple. Ils ne se soucient que du territoire. Mais évidemment, ça créerait des problèmes pour le commerce. Vous savez, il y a beaucoup de communication au Kosovo entre les deux communautés, particulièrement par le commerce. La Serbie est le plus gros importateur du Kosovo. Il y a de la communication entre les sociétés civiles, dans le domaine de la jeunesse, ou des relations humaines…Ce sont là des coopérations très intenses mais qui ne sont pas couvertes par les médias. C’est donc une décision à l’encontre du peuple lui-même. Comme je l’ai dit, ça montre assez clairement qu’ils ne s’intéressent pas aux individus.

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P.-S.

Illustration :
- carte du Kosovo et de la Serbie, issue de Wikipedia
- photographie de Sonja Biserko,issue du site United States Institute of Peace

Vos commentaires

  • Le 17 janvier 2008 à 20:04, par M.Kajtazi En réponse à : Indépendance du Kosovo : Quelles implications pour la Serbie ?

    La Kosovë a été une terre occupée - « le berceau de peuple serbe » qui a oublié de parlé des ses habitants autochtone Albanais avec leurs berceaux - qui ont bercé des milliers et des milliers albanais (3 millions Albanais de la Kosovë y compris la diaspora).

    Bientôt c’est la tour de la Vojvodine et bien sûr du Sanxhak - après on parlera pour les berceaux serbes et ses terres Saint autour de Belgrade.

    Dr.SHIKO

  • Le 17 janvier 2008 à 20:38, par ? En réponse à : Indépendance du Kosovo : Quelles implications pour la Serbie ?

    Sur le fond de l’affaire :

    1- Il est intéressant de lire ici que la population serbe semble donc ( ?), aujourd’hui ( ?), progressivement se détacher de ses anciens fantasmes irrédentistes concernant le territoire du « Kosovo-Métohija » (« Kosmet » pour les intimes), ancien ’’berceau du peuple serbe’’, soit l’ancienne ’’Rascie-Métochie’’ médiévale (et ’’mont Golgotha’’ serbe, depuis la fameuse bataille de 1389...).

    Qu’en est-il exactement ?! Les semaines et les mois à venir nous le diront plus précisément et plus assurément.

    2- Même si - une fois que le Kosovo aura obtenu son indépendance ( ?) - cela va finir, à terme, par apparaître comme une note de bas de page dans les futurs livres d’histoire, je ne suis vraiment pas sûr que cela qu’on puisse aujourd’hui clairement affirmer que l’UE soit vraiment si ’’unie’’ que ça sur le dossier du Kosovo (et face à la Russie).

    Au contraire, il semblait - aux dernières nouvelles - que les 27 Etats - membres de l’UE étaient justement très profondément divisés sur ce dossier... et que certains d’entre eux (i. e : Chypre, Grèce, Roumanie, Slovaquie... mais aussi Espagne, voire Royaume-Uni, etc) étaient farouchement opposés à toute reconnaissance officielle par l’UE d’une éventuelle future indépendance du Kosovo. (En même temps, une position diplomatique ’’officielle’’, comme le reste, ça peut aussi changer...).

  • Le 17 janvier 2008 à 21:22, par marc En réponse à : Indépendance du Kosovo : Quelles implications pour la Serbie ?

    à lire et à voir les nombreuses informations qui circulent la serbie est responsable de toutes les malheurs des balkans elle est une obstacle a l’evolution de l’europe . a l’heure actuelle ce doit etre tres dur d’etre serbe vu ce que vehicule la desinformarion des medias, celle des hommes politiques tel que kouchner ect... finalement je comprend qu’ils ne veulent pas de l’eu vu que celle ci ne veut pas d’eux et puis c’est eux qui ont surement raisons au vu de ce que nous offres notre gouvernement actuel comme avenir. peut etre que si elle reste en dehors de l’eu elle deviendra comme la suisse pourqoi pas elle aurait plus a y gagner.

  • Le 18 janvier 2008 à 10:29, par Ronan En réponse à : Indépendance du Kosovo : Quelles implications pour la Serbie ?

    Je ne sais pas si la Serbie est responsable de tous les malheurs dans les Balkans, mais au moins admettre qu’elle est quand même en grande partie responsable des siens (en oubliant qu’elle était multinationale tout en préconisant la purification ethnique et le séparatisme des territoires homogènes, elle s’est elle-même condamnée à perdre le Kosovo...).

    Je me souviens parfaitement d’avoir rencontré - lors de mes études à la fac, dans le courant des années 1990 - des jeunes gens originaires des Balkans qui s’affirmaient sans fard ’’nationalistes serbes’’, affirmant que la Yougoslavie avait fondamentalement été une erreur historique et un obstacle à la réalisation du seul projet national serbe, que la « Grande Serbie » était un projet tout à fait légitime (pourvu que la guerre soit gagnée...), que les frontières se dessineraient là (et comme de coutume...) à coups de canon (et peut importerait les moyens pour ce faire...), que les Bosniaques n’étaient que des renégats de slaves convertis à l’Islam par seul intérêt pécunier (les Croates - ’’tribus serbes’’ par reniement devenues catholiques, sic - étant également décris comme des ’’traîtres’’ réfugiés dans les jupes de l’Allemagne et du Vatican...) et que tous ceux-là ne méritaient alors donc que trop bien ce qui leur arrivait...

    Voilà l’état d’esprit d’au moins un million de Serbes réunis sur la plaine de Kosovo Polje lors des commémorations de l’été 1989, et communiant dans ces ’’valeurs’’ mortifères. Ceux-là même qui ovationnaient alors Slobodan Milosevic en hurlant ’’A Tirana ! A Tirana !’’ ou encore ’’Slobo, donne nous des légumes ; la viande nous l’avons : nous allons tuer les Croates !!!’’. Celui-là même leur répondant alors, façon « Hitlerion » des Balkans, que - lui vivant, s’il le fallait - il n’hésiterait pas à violer la Constitution yougoslave, voire tiendrait tête au monde entier pour réaliser les seules ambitions nationales serbes.

    Prétendre que l’ultranationalisme serbe des années 1990 (dernier épisode de masse de la peste nationaliste et fasciste du XXe siècle) n’est qu’une invention journalistique, une construction médiatique : ça, c’est de la désinformation...

    Fort heureusement, les nationalistes serbes n’ont pas réussi à entraîner leur pays dans cet espèce de ’’crépuscule des dieux’’ autodestructeur. Que la Serbie tourne clairement le dos à cette triste période et à ces épouvantables comportements, et la porte de l’Europe lui sera grande ouverte...

  • Le 21 janvier 2008 à 17:20, par Ronan En réponse à : Nationalistes serbes, ils sont toujours là...

    Ci-dessus, la personnalité interviewée laissait ici entendre que la population serbe semblait - ces derniers mois - se détourner des slogans nationalistes traditionnels pour se tourner vers des préoccupations plus matérielles, visiblement plus urgentes...

    Seulement voilà : en ce 21 janvier 2008, c’est l’ultranationaliste Tomislav Nikolic (parti radical serbe, ultranationaliste) qui ’’vire en tête’’ à la bouée du premier tour avec - tout de même - près de 40% des voix exprimées ! (et dans le contexte d’une participation électorale record de - seulement - 60% !).

    Le 3 février prochain, lors du second tour (auquel il avait déjà réussi à se hisser lors des précédantes présidentielles serbes, en 2004) le nationaliste Tomislav Nikolic rencontrera (à nouveau, comme alors...) le démocrate Boris Tadic (35% au premier tour cette année) : un homme politique que l’on dit être plus modéré (car plus ’’européen’’...) mais avec lequel il partage une même opposition à l’indépendance du Kosovo.

    Bref, on ne sait pas encore très bien qui a vraiment gagné les élections présidentielles serbes de 2008. Mais on ne peut que trop présumer de qui les a sans doute perdu : les albanophones du Kosovo (aux ambitions indépendantistes décidément bien contrariées...), voire la Serbie (qui, avec des soirées électorales comme celle-là, ne se rapproche guère de l’Europe...).

  • Le 9 janvier 2013 à 13:22, par Dragan Grcic En réponse à : Indépendance du Kosovo : Quelles implications pour la Serbie ?

    Vous trouverez la traduction française de la préface de son dernier ouvrage sur ce http://serbie-droitshumains.blogspot.be/2013/01/implosion-de-la-yougoslavie-lattraction.html. Cordialement, D. Grcic

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