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Jusqu’où ira la révolution hongroise ?

, par Aymeric Lorthiois

Tous les yeux sont rivés sur le monde arabe inspiré par la Révolution du Jasmin. L’Europe, elle, est en proie à une révolution d’un tout autre ordre. La Commission européenne s’apprête à démarrer, début février, une procédure contre le gouvernement de Viktor Orbán. Celle-ci vise le retrait des aspects les plus polémiques de la nouvelle loi hongroise sur les médias. Mais la procédure demeure essentiellement technique. Une manière de ne pas engager le bras de fer avec une Hongrie en pleine « révolution des urnes » nationale-populiste ?

Auteurs

  • Chargé de développement économique local en Val-de-Marne, responsable des cafés-débats pour les Jeunes Européens Professionnels d’Île-de-France

Depuis l’entrée en vigueur de cette loi le 1er janvier, la controverse n’a fait qu’enfler. La nouvelle autorité des médias peut désormais imposer des amendes allant jusqu’à 730 000 euros. Les motifs invocables : « atteinte à l’intérêt public, l’ordre public et la morale », ou la « couverture déséquilibrée » des événements nationaux et européens. L’OSCE, l’Allemagne, le Luxembourg, le Royaume-Uni, et les groupes libéraux et verts au Parlement européen ont très vite condamné cette loi.

Une question technique

C’était sans compter la solidarité du Parti populaire européen, auquel est affilié le Fidesz de Viktor Orbán. Le président du groupe PPE au Parlement, Joseph Daul, affirmait le 12 janvier vouloir écarter toute « accusation politiquement motivée » de la loi hongroise. Ce pour laisser la Commission examiner dans les détails sa conformité au droit européen. Le gouvernement hongrois se serait engagé à effectuer les modifications qui s’avèreraient alors nécessaires.

Dès la mi-janvier, le leader des socialistes et démocrates, Martin Schulz, a convaincu son groupe politique de suivre cette approche technique du problème hongrois. Une résolution de centre-gauche demandant le retrait de la loi a donc été bloquée conjointement par les élus du PPE et du PSE. Essuyant un flot de critiques pour cette décision, Martin Schulz rappellera à demi-mot « qu’avec cette loi, c’est le pouvoir qui contrôle les médias et cela ne va pas, dans une démocratie ».

Trop complexe pour le Parlement ?

Mais la polémique reprend de plus belle. Suite à l’article acerbe de Jean Quatremer [1], l’eurodéputé allemand cherchera à justifier sa conduite. Il invoque ainsi le seuil de deux tiers des sièges requis au Parlement pour lancer une procédure de sanction contre un État violant les valeurs fondamentales de l’Union. Cet obstacle l’inclinerait à attendre les analyses «  noir sur blanc » des services juridiques de la Commission.

Pour Daniel Cohn-Bendit, co-président du groupe des Verts, les choses sont au contraire très simples : la loi hongroise est contraire aux valeurs de l’Union. Accusant Viktor Orbán de devenir un Chávez européen, le leader écologiste démontre la vacuité de l’idée « d’information équilibrée », que sanctionne la nouvelle loi hongroise. De l’affaire Dreyfus aux frasques de Silvio Berlusconi, « l’information doit déranger la politique », lance-t-il.

La Commission se déclare impuissante

À peine achevée la session plénière le 20 janvier, la commissaire en charge de la société numérique Neelie Kroes a donné par courrier deux semaines à la Hongrie pour revoir sa loi controversée sur les médias. Sous peine de lancer une procédure d’infraction.

Dès le début de la polémique, la Commission a cherché à éviter tant que possible une procédure de sanction politique relevant de l’article 7 du traité sur l’UE, jugée risquée. Dans son courrier, l’Exécutif européen critique plutôt l’application de la loi aux médias d’autres pays, contraire à la liberté de prestation de services, et questionne l’obligation d’enregistrement imposée à la presse écrite, qui paraîtrait excessive vis-à-vis de la directive « Télévision sans frontière ». Mais il se risque aussi, pour la première fois, à attaquer le texte sur le plan politique, en jugeant l’exigence de « couverture équilibrée » incompatible avec la charte européenne des droits fondamentaux.

Toutefois, pour Neelie Kroes, rien dans le droit communautaire ne permettra à la Commission de remettre en cause la subordination de la nouvelle autorité des médias au pouvoir politique, qui est le nœud du problème. La procédure d’infraction, éminemment technique, a donc atteint ses limites.

Une révolution en marche

La révolution nationale-populiste du Fidesz buttera-t-elle sur cette procédure d’infraction menée par l’Union européenne ? La capacité de Viktor Orbán à rebondir et la popularité continue de son mouvement ne doivent pas être négligées. Le syndrome autrichien, qui a vu le renforcement du FPÖ suite à la rupture des relations diplomatiques entre les Quatorze et l’Autriche en 2000, ne doit pas non plus être écarté.

La loi hongroise sur les médias est motivée, officiellement, par une volonté de régler les problèmes de l’audiovisuel public hongrois dont les règles dateraient de l’ère communiste. Car le programme de Viktor Orbán est bel est bien d’organiser une seconde rupture avec l’ère communiste. Dans un discours tenu devant des représentants ecclésiastiques en avril 2008, celui qui n’était alors que chef de l’opposition affirma que le tournant de 1989 avait été un échec, car il n’avait pas été une révolution « ethno-nationale » (de l’adjectif hongrois « népi-nemzeti »).

D’après le Fidesz, la seconde révolution a démarré le 11 avril 2010, jour où le Peuple lui a accordé une super-majorité à l’Assemblée nationale. Une révolution qui se manifeste, par exemple, par l’obligation d’apposer un écriteau sur tout bâtiment public annonçant « un nouveau contrat social ». Selon ce texte, « les Hongrois ont décidé d’un nouveau système, celui de l’unité nationale », que le gouvernement exécutera de manière « résolue, intransigeante ».

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Vos commentaires

  • Le 2 février 2011 à 10:55, par HR En réponse à : Jusqu’où ira la révolution hongroise ?

    Contrairement aux promesses du traité de Lisbonne, l’Union Européenne est dévenue complètement intergouvernementale. La Commission ne peut plus jouer un autre rôle que celui de son Secrétariat, épaulé par le Parlement.

    C’est désormais le Conseil qui a le pouvoir en Union Européenne. Il est hors de question que Viktor Orban cède devant la Commission. C’est un peu comme prétendre que la Commission va faire plier Sarkozy pour une histoire de Roms en France. Sarkozy n’a rien cédé à la Commission qui a du s’incliner.

    Viktor Orban n’acceptera de plier que devant le Conseil. On en saura donc peut-être plus à sa prochaine réunion.

  • Le 3 mars 2011 à 11:36, par Michel En réponse à : Jusqu’où ira la révolution hongroise ?

    Je suis en accord avec l’ensemble des points de votre article. Cependant, je pense que le parallèle avec la révolution musulmane actuelle n’est pas judicieux. Les préoccupations des peuples de ces différents pays sont très éloignées des préoccupations du peule hongrois !Le peule hongrois ne peut pas fait fêter mardi gras dignement lui. C’est pourquoi je leur propose d’envoyer des cartes mardi gras virtuelles gratuites !

  • Le 4 mars 2011 à 13:36, par Aymeric L En réponse à : Jusqu’où ira la révolution hongroise ?

    Je veux bien vous croire.

    Mais je souhaitais simplement introduire sur ce contraste frappant, entre un monde arabo-musulman épris de liberté, et des gouvernants européens faisant quotidiennement l’apologie du repli sur l’« identité ». J’envisageais l’Europe dans son ensemble, pas juste la Hongrie. Le cas hongrois est certainement distinct, mais il y a un fond commun européen : un pessimisme culturel, un reflux global des libertés individuelles.

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