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L’Europe, une proposition

D’après le titre d’un article de Coudenhove-Kalergi considéré comme la première manifestation de l’idéal Paneuropéen

, par Ioan C. Brumer

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« Est-il possible que sur la petite presqu’île européenne, 25 États vivent côte à côte dans l’anarchie internationale, sans qu’un pareil état de choses conduise à la plus terrible catastrophe politique, économique et culturelle ?… » [1]

Auteurs

  • Franco-Italien, né à Munich. Après avoir intégré le premier cycle franco-allemand à Nancy, il est actuellement étudiant en master finance et stratégie à Sciences Po Paris.

Mots-clés

L’idéal mythologique de l’Europe est implanté dans la conscience collective des habitants de notre continent depuis le début de son histoire. Pourtant, il a fallu attendre le 18ème siècle pour que philosophes et penseurs s’en emparent, essayant de lui donner corps au travers d’une pensée politique unitaire. Parmi ces visionnaires, citons Kant avec et sa Paix perpétuelle ou encore Saint-Simon, qui en 1814 propose de réunir des représentants de tous les pays d’Europe en Parlement. Chaque événement historique, chaque forme d’association humaine, puise les forces nécessaires à son application réelle dans l’utopie. C’est l’idée, autrement révolutionnaire, formulée par le jeune Coudenhove-Kalergi plus d’un siècle après le mouvement des lumières. Celle-ci sous-tendra l’idée de Pan-Europe [2] qui elle-même est à la base du plus ancien mouvement d’unification des États européens.

Né à une époque marquée par le nationalisme, l’antisémitisme et des conflits frontaliers incessants, Coudenhove-Kalergi développe une pensée bien en avance sur son temps qui influencera fortement les penseurs de l’Europe d’après-guerre. Aristide Briand, Charles De Gaulle ou encore Conrad Adenauer, pour n’en citer que quelques uns, admettent avoir été fortement influencés par la pensée de Kalergi. Ce jeune homme avait initié un courant de pensée si radicalement en contraste avec son temps et si avant-gardiste, qu’il est légitime de se demander comment il a pu échapper aux idéaux nationalistes et racistes pour déposer l’idée paneuropéenne sur le sol meurtri de l’ancien empire Austro-hongrois.

Une élaboration contre les « -ismes » de la fin du 19e siècle

Fils de l’ambassadeur de l’empire Austro-hongrois au Japon et de sa femme Mitsu Aoyama [3], Richard Nicolaus de Coudenhove-Kalergi voit le jour à Tokyo. Un an plus tard, il déménage avec l’ensemble de sa famille de la capitale nippone vers la petite ville de Ronsperg en Bohème, où il passera les premières années de sa vie. Dans cette retraite plutôt isolée, son père, qui maitrisait 18 langues, s’appliquera à recréer un univers multiculturel et multilinguistique. Richard Nicolaus grandira avec des enseignants privés d’allemand, de russe, de français, d’anglais et de turc à côté de femmes de chambres hongroises entre autres. Cet environnement a certainement contribué à ouvrir son esprit aux utopies. De même, les ressentiments nationaux ont probablement été adoucis dans cet univers multiculturel unique.

A ce début de formation vient s’ajouter en 1908 avec l’entrée de Richard Nicolaus au Theresianum un élément de première importance. En effet, le Theresianum était une institution de formation secondaire élitiste ayant pour mission de former les descendant des grandes familles nobles de l’empire austro-hongrois et du monde entier à l’art de la diplomatie [4]. Ici encore, les étudiants et professeurs internationaux tenaient une place de première importance et le jeune Coudenhove-Kalergi a pu rencontrer non seulement des descendants de certaines grandes familles européennes, mais aussi des princes égyptiens, des fils de diplomates chinois et des futurs pachas indiens, ce qui à l’époque n’était pas donné à tout le monde et a sûrement favorisé une certaine ouverture d’esprit. De plus, le Theresianum étant emprunt d’idéaux jésuites et piarisitques : les étudiants étaient en grande partie coupés du monde extérieur.

Ainsi Coudenhove-Kalergi se trouve-t-il confronté aux « -ismes » lorsqu’il est pratiquement adulte et a développé un fort esprit critique ainsi qu’une vision d’ensemble assez peu commune. Ceci explique qu’il n’ait pas succombé à leurs attraits qui on attirés en nombre les rejetons d’autres familles nobles et de la grande bourgeoisie. Ainsi donc, libre de ces influences négatives, il a imaginé un monde qui permettrait de protéger l’Europe des dangers qui la rongeaient de l’intérieur (notamment le nationalisme et l’antisémitisme montant), mais aussi des dangers venant des nouvelles puissances mondiales, à savoir la Russie, l’empire britannique et les États-Unis. Comment l’idéal paneuropéen devait-il atteindre son objectif, à savoir unir les nations d’Europe pour leur redonner la place de première puissance mondiale ?

L’idéal paneuropéen : résumé et démystification

La Pan-Europe aurait du se construire en quatre étapes d’après Coudenhove-Kalergi. Dans un premier temps, une conférence des États membres aurait du être organisée, pour permettre une entente entre ceux-ci sur les étapes suivantes, mais aussi une discussion constructive. Ensuite, Coudenhove-Kalergi prévoyait la mise en place d’un organe judiciaire qui aurait pour vocation d’assurer la paix entre les États membres du point de vue juridique. Troisièmement, il était prévu que les États se constituent en Union douanière et monétaire. Coudenhove-Kalergi avait bien compris que la croissance économique était un élément important de pacification des relations et qu’une croissance commune ne ferait que renforcer les liens entre les pays. L’interdépendance économique comme facteur d’unification est d’ailleurs une idée qui à montré toute sa puissance par la suite. Coudenhove-Kalergi précisa même que cette union et cette croissance reposerait avant tout sur la coopération franco-allemande. Dernière étape de l’intégration paneuropéenne aurait été la formation des États-Unis d’Europe : ce fut l’étape la plus critiquée de cette utopie somme toute visionnaire.

En effet, le grand exemple qu’invoquait Coudenhove-Kalergi pour soutenir sa vision, était celui des États-Unis d’Amérique. Cette comparaison est restée fameuse, et l’idéal paneuropéen est aujourd’hui souvent utilisé à tort par ceux qui soutiennent l’idée d’une Europe fédérale composée d’États forts. En effet, l’idée principale de Coudenhove-Kalergi était de surmonter le nationalisme et en conséquence non pas de construire une Europe fédérale autour d’États forts, mais de fusionner les États dans un ensemble fort au sein duquel les entités historiques continueraient à exister ; mais sans ce nationalisme meurtrier. L’idéal paneuropéen répondait en grande partie à des nécessités : principalement, Coudenhove-Kalergi voulait contrer la montée des nationalismes dont il était persuadé qu’ils seraient une cause de guerre entre tous les États Européen, mais il y avait aussi un certain nombre de facteurs externes qui fragilisaient la situation des États européens et auxquels l’idéal paneuropéen aurait apporté une réponse.

La Pan-Europe : une utopie en réponse à un danger réel

En effet, Coudenhove-Kalergi décrivait la période de l’entre-deux-guerre comme celle de l’émancipation du monde. Il décrivait ainsi la naissance de nouvelles superpuissances. Tout d’abord la Russie qui commençait à se stabiliser, soumise au despotisme d’une autre utopie ayant une forte volonté d’internationalisation. Ensuite les États-Unis d’Amérique qui avaient gagné le statut de puissance mondiale lors de la Première Guerre mondiale, et enfin l’empire britannique sur lequel le soleil ne se couchait jamais. L’Europe continentale n’était plus le centre du pouvoir mondial, et l’unification des États de la péninsule européenne était, pour Kalergi le moyen le plus sur et le plus efficace de regagner cette position et de ne pas se faire écraser individuellement par l’une ou l’autre des superpuissances naissantes.

Pan-Europe était donc une utopie plus que réaliste, puisque les étapes de sa réalisation sont manifestement proches de ce qu’on été, une guerre mondiale plus tard, ceux de la future Union Européenne. Mais elle était également une réponse à des facteurs exogènes auxquels seul peu de théoriciens de l’époque s’intéressaient, mais qui furent à la base de la plus longue guerre du 20ème siècle : la guerre froide.

Thomas Mann disait de Kalergi qu’il était "l’une des plus remarquables et d’ailleurs plus belles personne" qu’il n’ait jamais rencontrée. De son coté Adolf Hitler le qualifiait du terme peu flatteur de "bâtard de la noblesse multiculturelle" et c’est sans doute son image de noble cultivé et venant d’un monde multiculturel inaccessible au commun des mortels qui lui a le plus nui dans la défense de ses idées. Ce n’était ni des idées, ni un personnage auquel pouvaient s’identifier les masses, contrairement à Hitler par exemple. L’idéal paneuropéen a failli par manque d’adhésion populaire.

Aujourd’hui pourtant, nous devrions tous nous montrer plus ouverts et détachés des idéaux qui ont coûté la vie à la Pan-Europe, car il est dommage qu’une telle vision serve uniquement à défendre une renaissance des nationalismes.

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P.-S.

Image : Richard Nikolaus Graf von Coudenhove-Kalergi. Source : euroesprit.org

Notes

[1Manifeste Paneuropéen - 1926

[2Le livre „Pan-Europe“ est publié en 1923 pour la première fois

[3De nationalité Japonaise, elle était la fille d’une grande famille nippone

[4Karl Lueger, Alfons XII, roi d’Espagne ou encore Joseph Schumpeter sont passé par cette institution élitiste Viennoise

Vos commentaires

  • Le 25 novembre 2008 à 16:09, par Ronan En réponse à : L’Europe, une proposition

    L’idée principale de Coudenhove-Kalergi était de surmonter le nationalisme et en conséquence non pas de construire une Europe fédérale autour d’États forts, mais de fusionner les États dans un ensemble fort au sein duquel les entités historiques continueraient à exister ; mais sans ce nationalisme meurtrier.

    Hélas, j’ai le sentiment que RCK n’a pas toujours défendu un tel point de vue "intégrationniste" (notamment à partir des années 1950). Et hélas (bis) j’ai également le sentiment que ce que l’actuelle organisation « PanEurope » ne veut aujourd’hui véritablement bien retenir de cet héritage, c’est précisément ce seul dernier "chapitre de vie" : résolument intergouvernemental et confédéraliste.

    "A cet égard, il faut dire que Coudenhove-Kalergi (plus que réticent à l’égard des seuls projets « technocratiques » menés par des « intégrationnistes », tels Jean Monnet…) avait toujours été favorable - contrairement aux fédéralistes véritables - à l’option politique qu’aurait alors constituée une Europe confédérale : Union « souple » formée d’États souverains. Une vision finalement très prudente de l’Europe - pour ne pas dire imprécise (voire timorée…) - où (comme Aristide Briand dans son projet d’ « Union fédérale » du tout début des années 1930…) Coudenhove-Kalergi n’osera jamais heurter de front le problème des souverainetés nationales...".

    RCK,ce n’est (malheureusement), pas que les années 1920-1930... Et quand son nom est aujourd’hui cité, c’est souvent en totale contradiction avec les revendications politiques de la JEF-Europe (et pour défendre et proposer un tout autre modèle...).

  • Le 26 novembre 2008 à 06:32, par Martina Latina En réponse à : L’Europe, une proposition

    Oui, une PROPOSITION d’EUROPE nous est faite par l’IDEAL MYTHOLOGIQUE ancré dans la mémoire, donc dans l’histoire même si c’est d’une manière implicite ou discrète, de notre continent ; car nous portons le nom de la princesse orientale EUROPE qui symbolise deux découvertes révolutionnaires : les deux emprunts faits par les Grecs auprès des Phéniciens au début du premier millénaire avant notre ère pour se diffuser aussitôt sur des rivages et des terres mystérieusement et précisément nommés L’EUROPE sont en effet à la source de nos moyens de communication les plus modernes, puisqu’il s’agit des techniques phéniciennes de navigation et d’écriture, plus spécifiquement du prodigieux ALPHABET. Recentrons donc nos forces et idées politiques pour construire l’EUROPE des citoyens actifs au service de la seule liberté : le TAURILLON qui prête son nom à ce site n’est-il pas le descendant de la divine monture qui portait EUROPE au rythme du soleil vers la Crète et vers l’aurore de la civilisation, qui s’appelait aleph en langage phénicien et qui aboutit à l’éclatante irruption de l’alpha grec, donc de l’oméga toujours à venir ?

  • Le 26 novembre 2008 à 13:50, par Ronan Blaise En réponse à : L’Europe, une proposition

    Sur le sujet (mythologique) et son sens métaphorique (diffusion civilisationnelle) : voir au lien électronique suivant.

  • Le 27 novembre 2008 à 06:38, par Martina Latina En réponse à : L’Europe, une proposition

    Je suis bien entendu d’accord avec votre présentation de la légende d’EUROPE. Je pense simplement qu’elle vient en réalité de plus loin et qu’ainsi elle porte beaucoup plus loin dans les réalisations ceux qui portent son nom ; car EUROPE est le symbole toujours actif des influences orientales que la Phénicie, la mère d’EUROPE et l’ancêtre du Liban, sut au cours des deux millénaires précédant notre ère transformer en découvertes et diffuser de manière aussi généreuse que révolutionnaire : la NAVIGATION hauturière et l’ALPHABET portent en germe des communications novatrices, allant de la circulation la plus rapide à la transmission la plus précise, et préfigurant l’essor de la DEMOCRATIE autant qu’ils le préparent. A nous de garder, ou plutôt de rendre toujours plus opératoire, la trajectoire du Taurillon divin portant la première EUROPE à travers l’inconnu marin et les dangers inhumains : s’il incarne avec autant de vigueur le déplacement des hommes et la circulation de leurs idées, c’est que le nom primitif du bovin (ALEPH) fit surgir, grâce au prodigieux phénomène de l’acrophonie, la lettre initiale de l’ALPHABET et que sa place primordiale dans la société orientale suggéra sans doute la proue des premiers navires explorateurs. Restons donc sur cette lancée, y compris et surtout dans les domaines concrets de ce troisième millénaire. Car n’est-ce pas la jolie amazone ACCOMPAGNANT LA LUMIERE SOLAIRE, la Fille AUX-GRANDS-YEUX ou AUX-LARGES-PERSPECTIVES - pour tenter de paraphraser les étymologies suscitées par le nom d’EUROPE - qui manque au grand taureau triste trônant devant Wall Street ?... En respectant le poids notionnel de la VALEUR, essayons d’harmoniser la devise monétaire de L’EUROPE et ce qui demeure sa devise fondatrice : L’UNION DANS LA DIVERSITE peut relier les hommes et unir les nations dans le souci du BIEN COMMUN, c’est-à-dire de la justice sociale et du « bien vivre ensemble » cher à Hannah Arendt.

  • Le 1er décembre 2008 à 16:22, par Ronan En réponse à : L’Europe, une proposition

    EUROPE est le symbole toujours actif des influences orientales que la Phénicie, la mère d’EUROPE et l’ancêtre du Liban, sut au cours des deux millénaires précédant notre ère transformer en découvertes et diffuser de manière aussi généreuse que révolutionnaire : la NAVIGATION hauturière et l’ALPHABET

    Parfaitement. Ainsi que le calcul en « base 60 » qui nous sert en géométrie (et dans notre mode de décompte du temps...) ; de même que certaines formes de monothéisme(s) tout particulièrement répandues chez nous. Et c’est d’ailleurs exactement ce que l’on y dit en conclusion...

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