Immigration

L’Union européenne et les enjeux migratoires (II)

L’Europe des migrations aux prises avec un conflit de priorités

, par Catherine Wihtol de Wenden

L'Union européenne et les enjeux migratoires (II)

Depuis 2000, un débat nouveau est venu bousculer le consensus sécuritaire et le credo de l’ « immigration zéro » : un terme introduit en 1993 par Charles Pasqua et adopté comme ligne de conduite par les pays européens. Un rapport des Nations Unies de 2000 sur les migrations de remplacement pointe le vieillissement de la population européenne à l’horizon 2030 ainsi que les pénuries de main d’œuvre et les déséquilibres entre la part des actifs et des inactifs : selon les scénarii proposés, il faudrait introduire plusieurs millions d’immigrés en Europe pour répondre aux besoins du marché du travail, augmenter le nombre des actifs ou rééquilibrer la pyramide des âges.

Une réalité difficilement acceptée par les pays européens et souvent résolue par le recours à l’immigration clandestine mais pourtant rappelée par Kofi Annan, secrétaire général des Nations Unies dans un discours au Parlement européen de juillet 2004 : l’Europe ne doit pas fermer ses frontières à l’immigration et prendre en compte cette réalité dans la définition de l’identité européenne en construction. En 2005, sur près de 200 millions de migrants dans le monde, 61% des migrants vivaient dans des pays développés dont 34% en Europe contre 23% en Amérique du Nord. Tandis que l’Union européenne continue à afficher, au fil des sommets européens, sa dimension sécuritaire, elle a néanmoins adopté un nouveau discours sur l’entr’ouverture des frontières qui peut apparaître contradictoire avec le premier.

Immigration et contexte économique

Cette nouvelle inflexion, qui s’adresse aux migrants qualifiés et très qualifiés, aux experts, aux artistes et autres chercheurs de haut niveau (ne pas « rater » un second Einstein ») s’inspire d’une seconde priorité en faveur de l’ouverture : la compétition mondiale pour l’attraction des compétences et des talents, face aux Etats-Unis et au Canada. La « stratégie de Lisbonne », lancée au Conseil européen de mars 2000 cherche à favoriser en Europe l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d’ici 2010.

De leur côté et sans véritable concertation, les pays européens cherchent à rouvrir leurs frontières à l’immigration de travail dans les secteurs de pointe comme l’informatique, dans les emplois qualifiés où la main d’œuvre est rare (infirmières, syndrome du « plombier polonais ») et dans les emplois non qualifiés grâce au recours aux saisonniers par des méthodes diverses : permis « à points » comme en Allemagne (entrés en vigueur le 1er janvier 2005) en république tchèque, quotas de saisonniers (Autriche, Italie, Espagne, Portugal), immigration « choisie » (loi du 24 juillet 2006 en France à destination des plus qualifiés et des saisonniers), régularisations massives de sans papiers (Italie, Espagne) dans les secteurs où ils sont particulièrement recherchés comme la garde des personnes âgées (les « badanti » en Italie), l’agriculture, les métiers de l’hôtellerie et du tourisme, la construction.

Au Royaume-Uni, une politique de libéralisation du travail est entrée en vigueur par une nouvelle loi en 2003. Dans huit des dix nouveaux pays de l’Union, l’accès au marché du travail de leurs ressortissants dans l’Europe des vingt cinq s’ effectuera selon un calendrier échelonné dans le temps en fonction des décisions des quinze d’ouvrir immédiatement ou progressivement leurs frontières aux nouveaux travailleurs (voir carte). Le 11 janvier 2005, le « Livre vert » sur l’immigration a défini une approche communautaire de la gestion des migrations économiques dans le sens de l’entr’ouverture des frontières, sans que l’Union européenne soit pour l’instant en mesure de définir les besoins de main d’œuvre à l’échelon européen.

L’aspect social de l’immigration

Dans le même temps, sous la pression d’une partie de l’opinion publique sensible au thème du coût social de l’immigration et aux limites des capacités d’intégration, l’immigration familiale connaît des restrictions renforcées en Italie (loi Bossi Fini), en France (lois « Sarkozy » de 2003 et de 2006), aux Pays-Bas et au Danemark ainsi que l’asile, dont les liens avec l’immigration conduisent à plus de suspicion.

L’absence de concertation amène même certains pays européens à reprocher à d’autres de constituer un « facteur d’appel » quand ils décident unilatéralement de régulariser leurs sans papiers. Ainsi lorsque l’Espagne (qui a reçu en 2003 plus du tiers de toute l’immigration à destination de l’Union européenne, devenant au cours de ces dernières années le premier pays pour le volume annuel de ses entrées), a décidé de procéder à deux régularisations successives, le ministre de l’Intérieur français Nicolas Sarkozy lui a reproché d’être une porte d’entrée pour l’immigration africaine. Le gouvernement Zapatero lui a répondu que plus de la moitié des régularisés étaient des latino-américains.

L’immigration européenne vue du "Sud"

Une autre dissonance vient des pays du sud. En 2005, les migrants en Europe ont envoyé 14 milliards d’euros de transferts de fonds à destination de leurs pays d’origine, ce qui constitue l’une des premières sources de devises pour ces pays. Sur la rive sud de la méditerranée, 50% de la population a moins de vingt cinq ans, mais les pays du Maghreb ont entamé leur déclin démographique, ce qui n’est le cas ni pour l’Asie, principal réservoir de population du monde, ni pour l’Afrique, qui représente aujourd’hui un habitant sur huit et demain un habitant sur quatre et se trouve, comme l’Amérique latine, au-dessous de l’auto-suffisance alimentaire.

Le migrant « moyen » est asiatique et vit dans un autre pays du Tiers Monde. Plusieurs pays de départ vers l’Europe sont devenus des pays d’accueil ou de transit, comme le Maroc, la Turquie et, à l’est, l‘Ukraine. Mais, l’Afrique constitue un face-à-face pour l’Europe qui cherche à associer les pays africains de départ dans la lutte contre l’immigration clandestine, comme récemment le Sénégal et à mener des partenariats de co-développement.

Les accords de Barcelone de 1995, à travers le programme MEDA avaient cherché à faire entrer les associations dans le dialogue euro-méditerranéen en les associant à des initiatives de développement local, sans parvenir à renverser la dynamique des départs et des retours car c’est souvent une goutte d’eau dans la ligne de fracture économique, politique, sociale, culturelle que constitue la méditerranée. Les facteurs de mobilité ne sont pas seulement économiques : c’est souvent l’information télévisée et les biens de consommation rapportés par les immigrés qui suscitent l’envie d’Europe et il existe sur place une offre de voyage (clandestin) de la part de ceux qui ont fait de la frontière une ressource. Très souvent la migration alimente le développement (ou du moins améliore la subsistance des familles par l’argent envoyé) à court terme par les formes de modernisation qu’elle induit (adduction d’eau et d’électricité, modernisation et européanisation des mentalités comme ce fut le cas jadis pour l’Espagne et le Portugal) tout autant que le développement peut provoquer la migration car l’urbanisation rapide du Tiers Monde est le fruit de l’exode rural induit par la transformation des secteurs d’activité et devient le creuset des projets migratoires.

L’immigration apparaît à beaucoup de jeunes hommes comme une odyssée moderne car ils considèrent qu’il n’y a aucun espoir de voir leur situation s’améliorer à court et moyen terme dans des pays figés dans l’immobilisme, l’autoritarisme et le népotisme, même pour les plus diplômés. Ces pays forment souvent d’ailleurs plus d’élites qu’ils ne peuvent en absorber sur leur marché du travail et comptent à demi-mots sur la migration pour limiter le chômage, la contestation sociale et envoyer des fonds. L’entr’ouverture des frontières de l’Europe aux plus qualifiés permet d’ailleurs une plus grande mobilité pour ceux qui décident de faire de la co-présence un mode de vie. Des migrants de l’est ont adopté ce mode de vie dès la chute du mur de Berlin, des migrants du sud inscrits dans des réseaux économiques transnationaux de commerce ou d’entreprises de part et d’autre de la méditerranée s’y emploient également. Le rapport de l’ONU de 2006 sur migrations et développement révèle les effets bénéfiques des migrations pour les sociétés de départ et d’accueil et souligne que les pays qui tireront le meilleur parti de ces migrations sont ceux qui sauront le mieux les intégrer, même si ce n’est pas pour un séjour définitif et qui sauront limiter les effets pervers de la fermeture des frontières.

La question de l’inclusion est en effet un autre défi pour les pays européens qui redécouvrent, à travers l’ethnicisation de la pauvreté dans des zones urbaines périphériques, la question sociale. Après avoir valorisé diverses expériences d’expression d’identités collectives, les pays européens mettent aujourd’hui l’accent sur les valeurs communes partagées, sur l’apprentissage de la langue pour les nouveaux arrivants, sur l’accès à la nationalité des générations issues de l’immigration par l’introduction du droit sol, au tournant des années 1990 dans la plupart des pays de droit du sang (dont notamment l’Allemagne, en 1999), sur la lutte contre les discriminations introduite par l’article 13 du traité d’Amsterdam et désormais entrée dans la législation des pays de l’Union, sur les tentatives de faire sortir l’islam de la marginalité : l’explosion des banlieues dans la France de novembre 2005 comme celle du terrorisme à Londres en juillet 2005 ont servi de révélateur des dangers d’un vivre ensemble mal maîtrisé.

Conclusion

L’Europe se découvre tardivement terre d’immigration : le passage d’une immigration de travail des années de croissance à une immigration d’installation suite à la fermeture des frontières s’est effectuée souvent douloureusement. La poursuite de l’arrivée clandestine de nouveaux arrivants est vécue comme une « invasion de pauvres » venant s’installer à la table des Etats providence, face à son impuissance à gérer ses frontières.

Aucun pays du monde n’a d’ailleurs pour l’instant de réponse à court terme à la poursuite de l’immigration. De tous les éléments parfois contradictoires qui lui sont posés par cette nouvelle donne, la conviction dans l’opinion publique qu’il s’agit là d’un atout à saisir est sans doute le plus important.

Cet article est tiré du blog de Sauvons l’Europe Île-de-France.

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