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Histoire des Idées

Le Bleu est-il la couleur des Européens ?

« Bleu / Histoire d’une couleur » (Michel Pastoureau)

, par Ronan Blaise

Bleu, comme le drapeau européen (ou celui des Nations unies ?!) ; bleu, comme - merci, Goethe - le manteau de Werther ; bleu, comme le jeans’ des temps contemporains ; bleu, comme le maillot bien connu de certaines équipes sportives ; bleu, comme le bleu ’’marial’’ des catholiques ou comme le bleu ’’royal’’ de la Maison de France [1] ou le bleu ’’horizon’’ des poilus de la ’’der des ders’’, bleu, comme dans la chanson : comme le bleu de tes yeux…

Auteurs

  • Ancien Rédacteur en chef du Taurillon, ancien membre du bureau national et des « Jeunes Européens Rouen », Membre du Comité dé rédaction de Fédéchoses

Bleu, la couleur devenue à la fois l’emblème, le symbole et la couleur préférée de nos sociétés européennes et occidentales...

A l’évidence, le Bleu est aujourd’hui une couleur de dimension ’’internationale’’.

En effet, force est de constater que cette couleur est devenue, en ses diverses déclinaisons (de l’azur au bleu nuit, en passant par le bleu de France et de bleu marine…), la couleur emblématique des plus grands organismes internationaux : de l’ancienne SDN, de l’actuelle ONU, de l’Unesco, de l’OTAN, du Commonwealth, du Conseil de l’Europe (depuis 1955) et (bien plus tard...) de la Communauté économique devenue Union européenne…

Le bleu azur est même devenu une couleur internationale chargée de promouvoir la paix et censée représenter l’entente entre les peuples : les casques bleus de l’ONU oeuvrant en ce sens en plusieurs points du globe. Ce bleu onusien, symbole de concorde internationale, que l’on retrouve d’ailleurs sur les drapeaux de la Somalie, du Cambodge sous administration onusienne (en 1991-1993) et de… l’Antarctique.

Bleu des Européens ou Bleu des Occidentaux ?!

De même, ce Bleu est aujourd’hui - dans tous les pays d’Europe (voire tout le monde occidental dans tout son ensemble…) - la couleur ’’préférée’’ [2], la couleur la plus aimée, toutes nuances confondues : plébiscitée par un siècle d’enquêtes d’opinion spécifiques (devant le vert, le blanc et le rouge) et aujourd’hui, en tout cas, la plus portée sur le plan vestimentaire (devant le blanc, le noir et le beige) [3].

A ce titre, le Bleu est bel et bien la ’’couleur préférée’’ des Européens (et de leurs cousins ’’européens’’ d’outre-mer et des antipodes : ’’Australo-Néo-zélandais’’ et ’’Etasuno-Nords-Américains’’), loin devant toutes les autres [4]. Et ce quelques soient les origines sociales, la profession ou le bagage culturel des personnes interrogées. Une couleur bleue qui écrase tout et dont le vêtement est la première et principale manifestation.

Bleu, comme la couleur de toutes ces organisations internationales effectivement fondées, pour la plupart, par des Occidentaux (sinon des européens…). Bleu, comme la couleur de ce cercle qui, ’’embléme’’ de l’Europe depuis le début du XXe siècle, est également censé symboliser le vieux monde dans la série des cinq anneaux olympiques [5] (interprétation ’’officieuse’’ néanmoins très officiellement récusée par le CIO...).

L’Histoire d’un renversement :

Pourtant, l’histoire de la couleur bleue dans les sociétés européennes est celle d’un complet renversement : pour les Grecs et les Romains, cette couleur comptait peu et - couleur des barbares celtes bretons et germains - elle leur était même désagréable à l’œil, couleur excentrique voire dévalorisante inspirant la défiance et la crainte [6]. Or, aujourd’hui, partout en Europe, le bleu est de très loin la couleur préférée (devant le vert et le rouge).

L’histoire de ce renversement, c’est précisément ce que raconte cet ouvrage : en insistant sur l’évolution des techniques textiles (avec le développement de la culture et des savoirs-faire de la garance, du pastel et de l’indigo) mais également en mettant l’accent sur les pratiques culturelles et sociales de la couleur (lexique, étoffes et vêtements ; vie quotidienne, symboles, etc) et sur sa place dans la création littéraire et artistiques ; depuis les sociétés antiques et médiévales jusqu’aux époques moderne (avec la réforme) et contemporaines (avec la révolution française).

Un ouvrage qui met également en valeur le triomphe du Bleu à l’époque contemporaine - de Goethe à Levi Strauss [7] - et dresse un bilan de ses emplois et significations, s’interrogeant sur son sens et sur son avenir. En tout cas, si on voulait absolument voir dans cette singularité ’’chromatique’’ [8] quelque expression d’une hypothétique identité culturelle européenne, force est de constater que celle-ci - au gré des âges - aura finalement donc bien changé, au gré des (r)évolutions techniques, spirituelles, intellectuelles et politiques...

Un Bleu qui rassure… (ou anesthésie ?!)

Quoi qu’il en soit, l’association symbolique entre cette couleur bleu, le calme et la paix est une thématique culturelle fort ancienne : déjà plus ou moins présente dans la symbolique chrétienne et médiévale des couleurs (i. e : ici, on pensera plus précisément au bleu ’’marial’’). Et, depuis lors, solidement attestée à l’époque romantique : notamment grâce aux écrivains Goethe (in ’’Les Souffrances du jeune Werther’’, 1774) et Novalis (in ’’Heinrich von Ofterdingen’’, 1802) [9].

Bleu : un mot aux connotations rassurantes et poétiques qui séduit, qui apaise, qui fait rêver. Un champs sémantique qui évoque le ciel, la mer, le repos, le voyage, les vacances, l’infini, le souvenir, le désir ; couleur de l’amour, de la mélancolie et du rêve … Et qui confère à toutes choses auxquelles il est associé un charme particulier qu’aucun autre terme de couleur ne pourrait leur offrir : the ’’blue hour’’ des anglo-saxons [10], l’oiseau bleu des contes de fées, la ’’fleur bleue’’ des romantiques et le blues, fameux genre musical afro-américain [11]...

Le Bleu : quel sens politique ?!

Pourtant, autrefois, le bleu fut une couleur de combat. Ainsi, aux temps de la Révolution française, le Bleu était la couleur des soldats de la République opposés aux ’’Blancs’’ de l’armée catholique et royale de Vendée militaire. Néanmoins, à partir de la répression des événements sociaux de 1848, il perdit alors toute dimension révolutionnaire pour devenir la couleur des républicains modérés puis de la droite républicaine.

Couleur des partis républicains de progrès, le « Bleu » devint ensuite celle des centristes ou des modérés, enfin celle des conservateurs. Rencontrant là l’opposition chromatique - sur sa gauche - du rose socialiste, du rouge communiste, du noir anarchiste et - sur sa droite - du noir, du brun et du blanc des partis populistes cléricaux, fascistes ou monarchistes [12].

Aujourd’hui voilà bien une couleur qui ne fait guère plus de vague : le Bleu contemporain est devenu bien calme, pacifique, lointain, presque neutre et le rêve mélancolique qu’il incarne souvent a quelque chose de presque anesthésiant. C’est le bleu utilisé pour repeindre les chambres des hôpitaux, le bleu dont on habille tous les médicaments de la famille des calmants, ce bleu également utilisé par le code de la route pour exprimer tout ce qui est autorisé (ou très fortement recommandé…).

Ce bleu là n’agresse pas, ne transgresse plus rien ; il sécurise et rassemble, exprime le consensus. Si bien - désormais devenu la plus pacifique et la plus neutre de toutes les couleurs - que même le blanc semble aujourd’hui posséder une force symbolique plus grande, plus précise, plus orientée encore… (et ne parlons pas même du vert - couleur des militants fédéralistes et des espérantistes - ou de l’orange, couleur de la révolution ukrainienne et démocratique du même nom…).

Si bien qu’on peut aller jusqu’à se poser la question du sens véritable de l’appropriation collective d’une couleur finalement devenue si banale. Se réclamer d’un bleu devenu finalement si consensuel, est-ce là vraiment faire preuve d’originalité spécifique (voire de ’’courage politique’’ ?) ou - plus sûrement, ainsi - mieux se fondre dans le moule du consensus ?!

Car, finalement, que peuvent bien encore dévoiler de profond et d’authentique sur nous-mêmes toutes ces déclarations se réclamant peu ou prou du bleu : originalité collective véritable ou banale expression d’un conformisme mou qui s’ignore encore ?!

Voir en ligne : La couleur bleu, sur wikipédia

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P.-S.

- Illustration :

Le visuel d’ouverture de cet article est la couverture de l’ouvrage dont il est question ci-dessus.

- Références :

« Bleu / Histoire d’une couleur » : un Essai de l’historien des symboles Michel Pastoureau, ouvrage publié (en 2002) aux « éditions du Seuil » et disponible en format de poche chez « Points » (n°1028) (220 pages).

L’auteur : Michel Pastoureau est directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études (où il est titulaire de la chaire d’histoire de la symbolique occidentale) et directeur d’études associé à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, spécialiste reconnu de l’histoire des couleurs et de l’histoire des symbole dans l’imaginaire collectif occidental.

Pour se procurer cet ouvrage sur le site d’achat « Amazon.fr », cliquez ici.

Article initialement paru en novembre 2007

Notes

[1Pour ce qui est de nos seules couleurs nationales - françaises - on se rappelera de l’utilisation officielle, récurrente dans notre histoire, du bleu (depuis Clovis et les Mérovingiens, plus encore depuis Hugues Capet et les Capétiens ; bleu du ’’sanctuaire national’’ de Saint-Denis, bleu ’’souverain’’ également attribué au roi Arthur de la légende...), ainsi du rouge, couleur impériale par excellence (depuis l’Empire de Rome et, plus encore, depuis Charlemagne...) ou du blanc (couleur du commandement royal et militaire depuis au moins Alexandre le grand...) : blanc de Jeanne d’Arc (donc...) et blanc ’’fleurdelysé’’ des rois Bourbons...

[2Cf. Opus cit, pages 149 à 155.

[3Cf. Opus cit, pages 142 à 149.

[4’’Toutes les enquêtes d’opinion conduites depuis la Première Guerre mondiale autour de la notion de « couleur préférée » montrent en effet, avec une belle régularité, que sur 100 personnes interrogées, tant en Europe occidentale qu’aux Etats-Unis, plus de la moitié citent le bleu comme première couleur. Viennent ensuite le vert (un peu moins de 20%), puis le blanc et le rouge (autour de 8% chacun), les autres couleurs se situant plus loin.’’, Opus cit. page 150.

’’Depuis longtemps, la culture occidentale fait bloc autour de la couleur bleue. Partout les chiffres sont les mêmes et placent en tête le bleu devant le vert. Seules l’Espagne et, surtout l’Amérique latine, présentent quelques différences, en plaçant le rouge devant le jaune et le bleu’’

Alors que ’’toute autre est la situation lorsque l’on quitte l’Occident. Au Japon, par exemple, seul pays non occidental qui fournisse des chiffres appuyés sur des enquêtes similaires, l’échelle des couleurs préférées est fort différente : le blanc vient en tête (près de 30% des réponses), devant le noir (25%) et le rouge (20%)’’, Opus cit. pages 152-153 et 217.

[5Opus cit, page 216.

[6Comme en témoignent de nombreux écrits de César, Tacite, Ovide, Pline, Térence, etc ; ici cités pages 26 et 27.

[7Cf. Opus cit, pages 142 à 149.

[8Cet ’’amour’’ du bleu : une singularité chromatique que l’Europe partage très largement - comme on vient de le voir ici - avec ses ’’appendices’’ et autres ’’Europe’’ d’outre-mer, d’outre-Atlantique et des Nouveaux Monde (i.e : Amériques, Australie, Nouvelle-Zélande, etc.)

[9Cf. Opus cit, pages 117 à 123.

[10’’Blue hour’’, i. e : l’heure des sortie des bureaux où l’on va prendre un verre pour chasser ses ’’blue devils’’, autre expression également ’’anglo-saxonne’’ de la mélancolie, de la nostalgie et du cafard…

[11Cf. Opus cit, pages 122-123.

[12Cf. Opus cit, pages 138-139.

Vos commentaires

  • Le 2 novembre 2007 à 02:49, par Damien RM En réponse à : Le Bleu est-il la couleur des Européens ?

    je ne suis pas tout à fait d’accord avec la conclusion de ton article, Ronan. Oui, l’analyse est tres juste. Oui, aujourd’hui le bleu est une couleur acceptée en majorité dans la vie de tous les jours. En revanche, aujourd’hui, le bleu n’a plus autant que cela une signification politique. En grande-bretagne, les conservateurs sont maintenant verts sur fond jaune, à grand renfort de marketing écologique, en allemagne, il y a bien longtemps que la CDU/CSU est au choix, noir ou orange, en italie, Forza Italia est vert et rouge, en Autriche le ÖVP est rouge et noir, en Belgique le CD&V est orange et noir, et le cdH est orange, au Danemark les conservateurs sont verts sur fond noir...

    ... tout ça pour dire que la signification de centre-droit de la couleur bleue n’est plus aussi claire aujourd’hui. Ce qui doit bien nous convenir, puisqu’il est aussi bien que l’on aie une couleur pour représenter l’europe qui ne représente pas uniquement la moitié à droite de notre électorat.

    Car avouons-le-nous, la couleur qui représente l’europe, c’est le bleu. Alors oui, il y a quelques exceptions, le sol ocre d’espagne, le vert profond des ardennes, le blanc des montagnes alpines, en font partie. Mais la couleur dominante de nos paysages, c’est le bleu. Le bleu du seul continent au monde qui ne possède quasiment aucun pays qui n’a pas de contact avec la mer. (l’amérique ne compte pas, leurs pays à eux vont d’une mer à l’autre). Le bleu qui apparait dans la moitié des drapeaux européens. Et bien sûr le bleu qui apparait sur le drapeau européen.

    J’ais personnellement beaucoup plus d’affinité avec le bleu qu’avec, mettons, le vert. Je sais qu’il est arrivé avant, mais je me suis toujours senti mal a l’aise que le drapeau fédéraliste soit vert. désolé.

  • Le 2 novembre 2007 à 13:20, par Ronan En réponse à : Le Bleu est-il la couleur des Européens ?

    En même temps, là, c’est surtout Michel Pastoureau qui s’exprime...

    NB : Moi aussi je fais partie des 50% et plus d’Européens (ou Occidentaux) qui régulièrement avouent - sans fard - leur préférence pour le bleu. Originalité véritable ou contribution personnelle au consensus mou, telle est la question...

  • Le 11 décembre 2007 à 09:34, par ? En réponse à : Le Bleu est-il la couleur des Européens ?

    Damien,

    Regardez un atlas. Ce sont bien les amériques qui ont le moins de pays à n’avoir aucun contact avec les mers. Afrique, Asie et Europe comptent à chaque fois entre 10 et 12 états sans débouché maritime.

    Il faut chercher une autre signification que celle qu’un continent maritime. Sans parler que question mer bleue, dans pas mal d’endroits c’est plutot mer grise ou marron.

  • Le 12 décembre 2007 à 11:36, par Ronan En réponse à : Le Bleu est-il la couleur des Européens ?

    Et oui, toute la question est là : comment se fait-il donc que le bleu soit ainsi devenu la couleur ’’préférée’’ des Européens (et de leurs cousins ’’Européens d’outre-mer’’, eux aussi) alors qu’au départ, elle n’était pas franchement prédisposée à le devenir... (c’était plutôt même le contraire...).

  • Le 24 décembre 2008 à 05:57, par Martina Latina En réponse à : Le Bleu est-il la couleur des Européens ?

    Le Bleu n’est pas la seule couleur des Européens, puisque l’Or d’une constellation donne tout son sens, son rôle et sa profondeur au fond de leur drapeau. Au risque de me répéter encore, par-delà des références chrétiennes qui dictèrent le choix de ce symbole européen et à la lumière mythique de la première EUROPE, son SENS est l’espace à traverser ensemble vers un jour toujours neuf ou vers un rivage sans cesse inédit ; son ROLE est de servir d’écrin à la seule boussole dont disposaient les premiers navigateurs, les astres nocturnes - par exemple, les étoiles du TAUREAU familières aux marins grecs qui se repéraient ainsi sur le divin héros du mythe d’EUROPE ! - dont ils connaissaient les cartes changeantes, donc à l’éclairage offert ici et maintenant à la raison concertée des Européens ; enfin, loin d’inviter à l’impossible quadrature du cercle, sa PROFONDEUR met en valeur - mais du même coup remet en marche sans se lasser - l’aventure commune capable de changer un idéal d’harmonie et de démocratie en une réalité partagée au quotidien, à commencer par le cadre de l’Union Européenne.

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