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Le Haut-Karabakh, une épine dans le pied d’Ankara

, par Benjamin Petteau

La perspective de l’adhésion de la Turquie à l’UE fait entrer le Caucase sur la scène européenne. En effet, la reconnaissance du Génocide arménien par Ankara semble s’être imposée dans les opinions publiques européennes comme un préalable à cette adhésion. Or, une réconciliation entre la Turquie et l’Arménie parait impossible tant que le conflit du Haut-Karabakh reste ouvert.

Le Haut-Karabakh est un territoire du sud du Caucase, majoritairement peuplé d’Arméniens, mais enclavé au coeur de l’Azerbaidjan. Carrefour d’influences multiples, le Karabakh a fait objet, au cours de son histoire, de rivalités entre populations arméniennes, majoritairement chrétiennes, et populations azéries, majoritairement musulmanes et parlant une langue très proche du turc.

Une enclave arménienne au sein de l’Azerbaïdjan

Annexé à l’empire russe à la fin du 19ème siècle, ce territoire obtient un statut de région autonome au sein de la république socialiste soviétique d’Azerbaïdjan au début des années 1920. À l’instar d’autres régions aux équilibres ethniques fragiles soumises à un régime autoritaire, l’emprise exercée par Moscou au long du 20ème siècle a joué un rôle régulateur des tensions ethniques.

Alors même que l’Union soviétique montre ses premiers signes de faiblesse à la fin des années 1980, cet équilibre fragile se délite peu à peu et laisse place aux premières violences interethniques. L’éclatement de la violence force de nombreux azéris à fuir le Karabakh et, dans un chassé-croisé, les populations arméniennes d’Azerbaïdjan à se réfugier au sein du territoire enclavé. Sur le plan politique, le Soviet Suprême de la République d’Arménie appelle Moscou à approuver l’annexion en son sein du Karabakh.

Mais cet appel restera lettre morte. Malgré une dernière tentative de Moscou d’imposer son pouvoir direct sur le territoire enclavé en janvier 1989, les protagonistes du conflit sont désormais livrés à eux-mêmes et leurs relations se détériorent rapidement. Le déclenchement du conflit

En janvier 1992, alors même que l’Arménie voisine a fait sécession d’une Union soviétique en pleine déliquescence, le Karabakh déclare son indépendance. Le conflit, jusque-là limité dans son ampleur, évolue en une guerre ouverte entre l’Azerbaïdjan et sa région sécessionniste, entraînant dans son sillage l’intervention de l’Arménie aux côtés du Karabakh. Les combats font rage jusqu’à la signature du Protocole de Bichkek le 12 mai 1994, sous l’égide de la Communauté des Etats Indépendants. Le protocole, qui prévoit la cessation des combats, sera confirmé quelques semaines plus tard par la conclusion d’un accord de cessez-le-feu.

Plus de quinze ans après la cessation des combats, l’Arménie et l’Azerbaïdjan tardent à mettre un point final au litige qui les oppose. La persistance du conflit s’explique notamment par les soutiens externes forts dont disposent les belligérants pour des raisons d’affinités culturelles et religieuses. La Russie, orthodoxe, considère l’Arménie comme un allié crucial au sein du Caucase, majoritairement musulman. La Turquie, quant à elle, soutient les Azéris, d’origine ethnique turque. Cette dernière est d’autant plus prompte à se ranger aux côtés de l’Azerbaïdjan que ses relations avec l’Arménie sont envenimées par la question du génocide. Malgré les efforts renouvelés des intervenants du groupe de Minsk , les dissensions entre les parties demeurent profondes, retardant toujours davantage la conclusion d’un traité de paix.

Les principes d’un accord de paix sont connus…

« Le temps est venu d’entreprendre des efforts plus poussés pour résoudre le conflit du Haut-Karabakh ». La déclaration commune qu’ont faite les présidents azéri et arménien et les représentants du groupe de Minsk en décembre 2010 sonne comme un constat d’échec. L’optimisme aura fait long feu. Seize ans après le cessez-le-feu ayant mis un terme aux hostilités, les négociations de paix sont dans une impasse.

Le règlement définitif du conflit passe par un accord global sur trois questions fondamentales : le retour des réfugiés dans leur région d’origine, la question du statut politique du Haut-Karabakh et la restitution des territoires conquis par l’Arménie.

• Sur le plan humain, les combats ont fait entre 20.000 et 30.000 victimes – civiles ou militaires - et plus d’un million de réfugiés. Ces mouvements de populations ont engendré des modifications démographiques profondes. La région sécessionniste est désormais composée, à 95%, de populations d’origine ethnique arménienne, parmi lesquelles une large part de réfugiés ayant fuit l’Azerbaïdjan. Ces réfugiés vivent, pour la plupart, dans les ruines des villages abandonnés par la minorité azérie du Karabakh. Les membres de cette minorité se retrouvent, quant à eux, déplacés de l’autre côté de la ligne de démarcation. Logés dans des campements provisoires depuis bientôt deux décennies, ils entretiennent un profond ressentiment à l’égard de la population arménienne du Karabakh. Dans les villages qui bordent la ligne de démarcation, le désir de vengeance est savamment alimenté par le pouvoir azéri, lequel n’a jamais exclu l’hypothèse de récupérer la région rebelle par les armes.

• La restitution des territoires conquis par l’Arménie sur l’Azerbaïdjan constitue un second obstacle à la conclusion d’un traité de paix. Sur le plan militaire, le conflit s’est soldé par une écrasante victoire de la région sécessionniste et de son allié arménien. Indépendamment du Haut-Karabakh, les gains territoriaux réalisés par l’Arménie à cette occasion sont situés entre la frontière orientale de l’Arménie et le Karabakh. Ils représentent au total près de 15% du territoire azéri. En guise de représailles à l’occupation illégale de ces territoires, l’Azerbaïdjan et son allié turc ont fermé leurs frontières avec l’Arménie. L’Arménie se retrouve enclavée et ne dispose désormais, comme seuls débouchés sur le monde extérieur, que de ses frontières avec la Géorgie et l’Iran. La restitution des territoires occupés est un point crucial des négociations de paix qui cristallise les antagonismes des belligérants. L’Arménie perçoit leur occupation comme nécessaire à la sécurité du Haut-Karabakh, alors que l’Azerbaïdjan en revendique la restitution sans conditions.

• Une autre pierre d’achoppement réside dans la question du statut politique de la région sécessionniste. République indépendante autoproclamée, le Karabakh se considère comme un état souverain, bien qu’il ne jouisse d’aucune reconnaissance internationale. Dans les faits, le Karabakh dispose d’une grande autonomie politique à l’égard de l’Azerbaïdjan. Sur les plans militaire et économique, la région sécessionniste dépend largement de l’Arménie voisine. Dépendance qui se manifeste à plusieurs niveaux : les armées des « républiques » sœurs sont profondément intégrées, le Dram arménien a cours au Karabakh, son économie est principalement soutenue par des investissements arméniens et de la diaspora arménienne, etc. L’accès à l’Arménie est également l’unique voie de communication qui garantirait, en cas d’accord de paix impliquant de vastes restitutions territoriales, le désenclavement du Haut-Karabakh.

Le règlement de ces trois points forme, en substance, le fondement d’un accord de paix durable élaboré par le Groupe de Minsk lors du sommet de l’OSCE tenu à Madrid en 2007.

… mais l’impasse perdure

Malgré les efforts diplomatiques intenses déployés en vue du sommet d’Astana, le processus de paix demeure dans l’impasse. Les protagonistes peinent à convenir d’un calendrier de retrait des troupes arméniennes des territoires occupés, à régler la question du corridor destiné à relier le Karabakh à l’Arménie et à fixer la date du référendum d’autodétermination. Cette dernière question semble retenir toute l’attention des parties qui ne s’entendent pas sur la portée d’un tel référendum. Véritable référendum d’autodétermination ou simple délibération sur un statut spécial au sein de la république d’Azerbaïdjan, les points de vue divergent.

En l’absence de toute avancée notoire du processus de paix, l’avenir du Haut-Karabakh s’assombrit, au rythme des menaces verbales proférées par les belligérants.

Comment ces menaces se traduisent-elles sur le terrain ? Bien que les altercations sporadiques n’aient jamais vraiment cessé, il semblerait que les belligérants se préparent à régler leur différent par les armes. Forte des revenus générés par l’exploitation de ses ressources naturelles, l’Azerbaïdjan ne cesse d’accroître ses dépenses militaires. En 2011, elles atteindront un montant record de 3,1 milliards de Dollars. En vue de contrebalancer le risque croissant d’un Azerbaïdjan surmilitarisé, l’Arménie a renforcé, quant à elle, son alliance militaire avec Moscou. La Russie s’est ainsi engagée à fournir un armement moderne à son allié sud-caucasien et à renforcer sa présence sur le sol arménien. En outre, et malgré ses liens étroits avec la Russie, l’Arménie n’a eu de cesse de se rapprocher de l’OTAN depuis la conclusion d’un plan d’action individuel pour le partenariat (IPAP) en 2005. En collaboration avec l’Alliance atlantique, les forces armées arméniennes ont vu leur structure de commandement se moderniser, au contraire de l’armée azérie dont la structure demeure calquée sur le modèle soviétique, largement inefficient.

Lueur d’espoir

Plusieurs éléments laissent cependant poindre une lueur d’espoir. Tout d’abord, si l’hypothèse de l’embrasement du Karabakh est plausible, elle est pour le moins improbable, tant l’issue d’une nouvelle guerre ouverte est incertaine. Une reprise des combats mettrait, en outre, gravement en péril les économies renaissantes des belligérants. Alors même que ses exportations de combustibles fossiles ne cessent de croître et que les investissements étrangers sur son territoire s’accélèrent, l’Azerbaïdjan aurait tout à perdre d’un nouveau conflit armé.

Les efforts diplomatiques devraient également se faire plus intenses dans les mois qui viennent avec l’émergence de nouveaux acteurs. La Turquie, notamment, qui se profile toujours davantage en puissance régionale. Allié indéfectible de l’Azerbaïdjan, sa position devrait évoluer suite aux désaccords, de plus en plus profonds, avec le régime azéri et la prise de conscience que la réconciliation avec l’Arménie est une étape obligée sur la route de l’Union européenne. Dans ce contexte, le Karabakh est une épine dans le pied d’Ankara. Une fois les élections législatives de juin 2011 derrière le dos, le nouveau gouvernement turc – formé, en toute vraisemblance, par l’AKP – aura à cœur de solutionner ce facteur de déstabilisation situé à quelques encablures de sa frontière orientale et qui l’empêche de regarder l’avenir avec sérénité.

Le second semestre 2011 verra également la Pologne occuper la présidence tournante de l’Union européenne. L’occasion de relancer le Partenariat oriental dont elle est l’un des initiateurs et qui vise notamment à solutionner les problèmes liés l’instabilité politique du Caucase. L’Union européenne, notamment sous l’impulsion polonaise, commence à prendre conscience que le Caucase fait partie intégrante de son voisinage proche.

Une solution durable au conflit passe par une plus grande implication des acteurs régionaux, notamment de l’Union européenne. Le conflit du Haut-Karabakh s’inscrit dans un contexte géostratégique complexe, marqué par la lutte d’influence sur le Caucase et les tensions inhérentes à cette région. Forts de leurs soutiens extérieurs, les protagonistes semblent, jusqu’à présent, se contenter du statu quo. Cette situation est inacceptable. Le conflit, bien que larvé, agit comme un foyer de déstabilisation au sein d’une région prête à s’embraser à la moindre étincelle. La situation précaire des réfugiés, instrumentalisée par les belligérants, est également révoltante et doit faire l’objet d’un règlement rapide.

Tôt ou tard, l’Arménie et l’Azerbaïdjan sont condamnés à s’entendre. Les bouleversements que connaît le Caucase – l’émergence de nouvelles puissances régionales, l’apparition sur l’échiquier de l’OTAN et de l’UE, l’intérêt suscité par les ressources en hydrocarbures, l’apparition d’un islam radical, etc. – joueront un rôle de catalyseur. On ne peut qu’espérer que cela favorise l’avènement d’une paix durable au Karabakh.

Benjamin Petteau Pax Christi Wallonie-Bruxelles

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