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Libye : surtout pas d’intervention militaire !

, par Stéphane du Boispéan

Une intervention militaire de l’Occident en Libye ne serait pas seulement contreproductive, mais surtout dangereuse. Pour la démocratie, pour l’Europe et pour le monde arabe.

Auteurs

  • Ancien étudiant en Master Affaires Européennes à Sciences Po (Paris) et à la Freie Universität Berlin. Membre de JEF Bruxelles. Rédacteur en chef (2009) de Taurin-Magazin, ex-version allemande du Taurillon

Bien sur, une intervention humanitaire

Il est évident que l’Union européenne, qui est en première ligne concernée, ne peut pas rester sans réaction lorsque à ses « frontières » des gens meurent parce que des dictateurs leurs tirent dessus. Il est tout aussi évident que les Libyens ont besoin d’aide médicale. Plusieurs pays ont déjà réagi et envoyé du matériel dans l’est du pays.

Cette intervention humanitaire est totalement légitime et précisément ce qu’il faut faire pour aider les populations. En effet, il s’agit d’un conflit à nos portes et nous avons le devoir d’y mettre fin. Par ailleurs, les européens ont une responsabilité morale, puisque nos États ont soutenu (à tort ou à raison, nous en débattrons plus tard) ces despotes.

Non à une intervention armée

Pour autant, est-ce que nous pouvons intervenir militairement, et est-ce que nous le devons ? Non, nous l’avons déjà constaté par le passé dans la région. En ce moment, la possibilité d’une zone sans vol est discutée. Ce mécanisme signifierait que les Nations Unies interdiraient à tout avion de survoler la Libye.

L’idée est d’éviter que l’aviation de Khadafi continue de bombarder sa population civile. Il est évident que concrètement, cela signifie bombarder la Libye. Qui croit en effet que Khadafi va se conformer à une interdiction de l’ONU et qu’une telle zone va pouvoir être imposée sans violence contre le sol libyen ?

Concrètement une no fly zone veut dire : bombarder la Libye, depuis les airs et la mer. Et prendre le risque que comme toujours des civils meurent dans ces bombardements, victimes de « dommages collatéraux ». Khadafi n’attend que cela : être de nouveau attaqué par l’occident, pour renforcer sa légitimité. Il n’attend que cela de pouvoir montrer les images de « dommages collatéraux » à la télé.

Une révolution, une démocratie ne s’imposent pas de l’extérieur, et certainement pas par la force des armes. Une intervention en Libye est dangereuse, parce qu’elle peut donner l’impression aux libyens, que leur pays est attaqué de l’étranger. Des gens meurent en Libye. Et plus encore vont mourir si l’Occident intervient militairement.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la Libye est un pays très riche en hydrocarbures. En admettant que l’occident puisse dans quelques années en tirer profit économiquement, les accusations d’impérialismes pour qualifier l’intervention armée apparaitront à nouveau. L’image de l’occident n’est déjà pas bonne dans la région, et elle ne doit pas être encore détériorée par de nouveaux morts.

Nous avons déjà isolé et même attaqué Khadafi

Depuis plus de 40 ans, Khadafi est au pouvoir. Ses relations avec l’occident ne peuvent pas être considérées historiquement en bloc. Cependant, dans les années 80, après plusieurs attentats organisés par ou avec ses services secrets, les États Unis ont tenté de l’assassiner, en le bombardant. Le résultat ? Il est toujours au pouvoir, et a pu se profiler comme un héraut de la résistante à l’impérialisme américain.

Ce fut une erreur de le réhabiliter, comme Schröder, Berlusconi et dernièrement Sarkozy l’ont fait, en lui vendant des armes européennes, qui servent aujourd’hui à tuer sa propre population. Ces sanctions n’auraient jamais du être levées. Elles sont aujourd’hui quasiment dénuées d’effet mais à long terme très importantes.

Il est par exemple symboliquement important que les peuples qui ont été spoliés par les despotes récupèrent leur argent caché en Europe. Il est important de soutenir diplomatiquement cette vague de démocratie. Mais l’occident ne peut rien exporter. Cette dernière ne peut être imposée que par les libyens, sur place, si elle veut rester légitime et stable.

Apprendre du passé

La démocratie ne s’exporte pas par la force des armes, surtout au Moyen-Orient. Nous le savions en Europe, lorsque l’administration Bush a commis la folie d’envahir l’Irak. Nous en connaissons tous les conséquences : 100 000 morts, la plupart des civils innocents, et un pays dévasté, en proie à une instabilité chronique. Voulons-nous que ça recommence ? Voulons-nous que la Libye devienne un second Irak ?

La vague démocratique qui submerge le monde arabe doit être soutenue politiquement par l’Union Européenne. Par la voie diplomatique. Par l’appel aux tyrans à quitter le pouvoir. Par des sanctions contre eux et leurs sbires. Par une reconnaissance et une coopération avec les nouveaux gouvernements, pour que les violations des droits de l’homme soient sanctionnées. Par un soutien financier et si nécessaire logistique en ce qui concerne la reconstruction démocratique. Mais en aucun cas par une intervention militaire. Cette dernière ne ferait qu’aggraver la situation, comme ce fut le cas en Irak ou en Afghanistan.

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Vos commentaires

  • Le 8 mars 2011 à 17:16, par Schams E. En réponse à : Libye : surtout pas d’intervention militaire !

    Stephane je suis d’accord et pas d’accord. En tout cas l’article est stimulant, merci ! Mais j’opposerai que :

    - les lybiens sont surtout POUR une intervention de l’exterieure, de preference arabe mais sinon n’importe, contre l’aviation (avion/helicoptere) de Kadhafi et ses fils « leaders » Khamees et Seif.

    - les lybiens sont CONTRE une presence militaire exterieure, sous la forme d’une occupation, qu’ils ont connu avec l’Italie mais plus recemment sur leurs ecrans TV (Iraq, Palestine).

    - Nous avons l’obligation, selon moi bien sur, d’intervenir en tant que membre de la communaute internationale, lorsque quelqu’un massacre n’importe qui. C’est une question de principe, de morale.

    - La Libye n’a rien a voir avec l’Afghanistan et meme l’Iraq, tant les grilles de lecture (allegeances/geographie) et surtout le contexte (revolution democratique) sont differentes.

    Alors, esperons l’improbable, c’est a dire d’envoyer une coalition ad hoc (faute de soutien russe et chinois au Conseil de Securite) pour appliquer un couvre-feu aerien. Il faut aider les forces democratiques, au dela des declarations. Mais on est encore si loin de comprendre l’importance de ce qu’il se passe de l’autre cote de notre rive...

  • Le 8 mars 2011 à 23:56, par Stéphane du Boispéan En réponse à : Libye : surtout pas d’intervention militaire !

    Oui Schams, d’accord, un couvre-feu aérien, mais très franchement, tu crois qu’il sera respecté ? Et quand il faudra aller bombarder les bases de l’autre cinglé, que immanquablement des bombes tomberont à côté, les libyens seront-ils toujours pour ?

    A propos de libyens, j’ai vu une personne du conseil national dire à la télé allemande « surtout, pas d’étrangers » et une autre dire « allez, venez ». la grille de lecture est différente, mais je me souviens encore des irakiens dansant dans les rues quand les américains sont entrés dans Bagdad....

    Et tu le dis toi même, une zone d’exclusion oui, une occupation non, mais tu as déjà vu une intervention par les airs uniquement ?

    Je suis pour qu’on neutralise à distance via les radars si possible les avions de Khadafi, bien sur. Mais si on commence à mettre le doigt dans l’engrenage, on n’en sortira pas. Et personne n’en dira du bien à long terme.

  • Le 9 mars 2011 à 10:45, par david En réponse à : Libye : surtout pas d’intervention militaire !

    Il me semble surtout que la situation ressemble davantage à la guerre des balkans, quand les européens se sont humiliés à force de ne pas intervenir. Je ne vois aucun lien avec l’Irak ou l’Afghanistan. Il est relativement simple d’empêcher les avions libyens de voler. D’autant que tout le monde est d’accord pour une fois, la ligue arabe, l’union africaine, les USA... en gros y a que l’UE avec ses dirigeants complices qui tergiverse. encore une fois, on passe à côté de l’histoire. en sommes, je ne comprends pas trop cet article. j’aime assez la position de DCB :

  • Le 16 mars 2011 à 09:40, par Cédric En réponse à : Libye : surtout pas d’intervention militaire !

    Même commentaire : la comparaison avec l’Irak est déplacée, la guerre en Irak était justifiée par un mensonge, et il n’y avait aucun mouvement démocratique ou d’insurrection en Irak.

    Dans le cas de la Libye, la communauté internationale (OTAN + Ligue arabe + autres) aurait pu faire pencher la balance par une simple intervention aérienne, comme au Kosovo. Et il n’y avait pas besoin de mentir. Les rebelles ont appelé la communauté internationale à l’aide. Ce n’était pas le cas en Irak ! Il ne s’agit pas d’exporter la démocratie : ce sont eux les démocrates !

    Le cas de la Libye, je préfère le comparer à la Bosnie, au Kosovo ou à la guerre civile espagnole. Les fascistes ont reçu beaucoup de soutien de l’extérieur, les républicains à peine, la France a hésité, et le résultat est connu.

    Maintenant il est trop tard. Les habitants de Benghazi « célébreront » aujourd’hui le retour de leur chef. Et nous, que dirons-nous : vae victis ? Kadhafi et Chavez louent aujourd’hui la retenue de l’Allemagne ou plutôt de Merkel dans la crise libyenne, promettant même des contrats pétroliers. Félicitations Madame Merkel, la modération allemande a gagné sur tous les plans.

    La communauté internationale aurait dû soutenir les insurgés sans déploiement terrestre. La victoire de Kadhafi, annoncée pour aujourd’hui, je la considère comme un second Srebrenica dans l’histoire de l’UE.

  • Le 18 mars 2011 à 22:33, par Valéry-Xavier Lentz En réponse à : Libye : surtout pas d’intervention militaire !

    « Il est évident que l’Union européenne, qui est en première ligne concernée, ne peut pas rester sans réaction » : sauf que c’est ce que prône cet article. Une réponse humanitaire à une crise militaire est naturellement complètement à côté de la plaque. En cas d’épidémie on envoie des médecins. Quand le mal est Kadhafi, la solution est sans doute plus militaire.

    « Une révolution, une démocratie ne s’imposent pas de l’extérieur, et certainement pas par la force des armes. » : une affirmation bien définitive et on peut citer plusieurs exemples du contraire mais en l’espèce il m’a semblé observer des mouvements endogènes contestant la dictature au pouvoir.

    les accusations d’impérialismes pour qualifier l’intervention armée apparaitront à nouveau : et alors ? Quoi que fasse l’occident, il y aura toujours des gauchistes et des tiers-mondistes pour le lui reprocher. Je ne suis pas sur que leur opinion soit à prendre en compte, et surtout pas qu’elle doive prévaloir sur la sécurité et la liberté des habitants de ce pays.

    Le parallèle avec l’Irak est complètement hors de propos comme l’ont souligné plusieurs commentaires, même si on ne peut que se féliciter du sort du régime de Saddam Hussein.

    Les solutions préconisées dans la conclusion me semblent doucement naïves, l’appel aux tyrans à quitter le pouvoir n’a jamais servi à rien. Ils ne le font que sous la menace de la corde ou du peloton d’exécution.

    Fort heureusement les gouvernements européens et américains se sont décidés à agir, ou à menacer d’agir, même s’ils ont crus bons d’agiter le machin onusien et de rechercher la bénédiction des tyrans russes et chinois pour avancer. Il reste maintenant à agir pour de bon et à aider l’opposition libyenne à accompagner Kadhafi vers la sortie.

    Hélas, Angela Merkel est ce soir la honte de l’Europe.

  • Le 17 avril 2011 à 00:39, par Stéphane du Boispéan En réponse à : Libye : surtout pas d’intervention militaire !

    Sur les comparaisons, la guerre en Irak était avant tout justifiée par le fait d’importer la démocratie en Irak, le mensonge sur les armes de destruction massive venant après. Quand bien même il y aurait eu des armes, les gens qui étaient contre la guerre et qui ont manifesté contre n’auraient pas été pour ! Le parallèle est absolument pertinent puisque l’objectif est le même : amener la démocratie.

    Il y avait des démocrates en Irak avant 2003. Il y avait une insurrection comme aujourd’hui en Libye. Elle durait depuis une décennie !!! Ceux qui au Kurdistan étaient en rébellion armée comme les rebelles de l’est de Libye aujourd’hui, ceux qui se sont soulevés un peu partout contre Saddam Hussein.

    Quant aux Balkans, cela se passait sur territoire européen au sens large et relevait donc de notre responsabilité d’européen. De même qu’au Kosovo l’intervention était parfaitement légitime puisqu’elle a atteint ses objectifs, à savoir arrêter les massacres. La guerre en Irak n’a pas amené la démocratie et non on ne peut pas se réjouir de la chute du régime de Saddam Hussein quand on voit ce qui lui succède jusqu’à aujourd’hui, et il faut être sacrément naïf pour croire que la chute de Kadhafi va se passer tranquillement.

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