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Nous ne sommes pas la génération « perdue »

, par Pascal Malosse

L’Europe ne répond pas encore à nos aspirations. Bien que le programme Erasmus et les compagnies low-costs aient contribué à l’émergence d’une extraordinaire mobilité, l’Europe demeure pour la très grande majorité des jeunes une courte expérience : Un voyage, de belles rencontres, une romance d’été, quelques cours sur les bancs d’une autre université pendant lesquels nous n’étions pas très sérieux. Les jeunes décrivent souvent cette expérience comme l’une des plus belles de leur vie. Cependant, ils considèrent le « retour à la réalité », le retour à son pays, sa famille, mais surtout au système dont ils sont familiers, comme inévitable.

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Dans ce pays européen voisin dans lequel ils se retrouvent pendant une courte période, personne ne connaît véritablement la valeur de leurs diplômes, ni de leurs qualifications. Les employeurs hésitent à confier des responsabilités à un jeune qui s’exprime avec encore peu d’assurance dans une langue qui n’est pas la sienne. L’administration reste désespérément hermétique malgré la législation européenne protégeant nos droits. Sans soutien financier, sans travail, il semble impossible de rester. L’expérience européenne ne devient alors plus qu’un lointain souvenir, comme un beau rêve qui ne survit que sur les photos des réseaux sociaux.

Il existe un gouffre entre l’envie de découvrir, de se découvrir en tant que citoyen européen dans un autre pays, et la réalité. Pourtant, quelques aventuriers décident de rester et de faire leur vie dans le pays d’accueil. J’en fais partie et j’en côtoie quelques uns à Berlin et à Varsovie. Malgré les nombreuses difficultés à surmonter, rarement les aventuriers européens regrettent leur choix, car ils ont fini par croiser des Allemands et des Polonais qui leur ont fait confiance, des employeurs qui croient en l’Europe et en la richesse des échanges culturels. Il est donc possible de rester, de s’épanouir en tant que citoyen européen, de trouver un travail où l’on apprend une autre langue, d’œuvrer à son modeste niveau au véritable rapprochement des peuples européens. Dommage que les Institutions européennes et les Etats-Membres soient encore loin de soutenir ces jeunes qui ont décidé de rester et semblent parfois même tout faire pour les renvoyer chez eux.

Les difficultés de la jeunesse

99% de la jeunesse européenne vit dans des sociétés qui se côtoient sans échanger, comme les voisins d’un immeuble où l’on ne parle pas. Et pourtant, nous avons des problèmes communs et certainement une identité commune. Les chiffres officiels de la Commission européenne sur le chômage des jeunes en Europe pour 2011 donnent le tournis : Seul un tiers des jeunes sont employés de manière stable. 1 jeune sur 3 n’a pas eu de travail pendant plus d’un an. 1 jeune sur 5 risque de tomber dans la pauvreté et l’exclusion sociale. L’Organisation mondiale du travail nous surnomme « la génération perdue » ou « la génération sacrifiée ». Les solutions proposées par les politiques en manque cruel d’inspiration ne convainquent pas. Selon eux, il s’agirait d’un problème d’orientation et de la rigidité du droit du travail. Les jeunes seraient même responsables de leur propre sort car trop paresseux et trop rêveurs. Depuis le début de la crise économique et financière, beaucoup d’entre nous ont pris conscience que le problème est en réalité structurel et que notre modèle de société est désormais incapable de fournir du travail à tout le monde. Sur les bancs de l’école et de l’université, on nous enseignait que nous avions atteint la fin de l’Histoire, que tout était réglé : la paix dans le monde, la croissance économique infinie, le progrès et les nouvelles technologies qui libèrent l’humanité de tous ses soucis quotidiens. Il nous incombait d’apprendre les règles de ce monde, de les accepter docilement et, par nos efforts, de trouver rapidement notre place.

Nous sommes la génération de la reconstruction

Malgré les discours rassurants, quelque chose ne tournait pas rond. Nous détruisions notre environnement à marche forcée. Les écarts de richesse se creusaient à un niveau historique. Le chômage augmentait. Les déséquilibres commerciaux s’intensifiaient. Sans que personne ne le remarque, la finance devenait une ogresse affamée, complètement déconnectée de l’économie réelle. La crise de 2008 a été un formidable détonateur, un message surprise spécialement adressé à la jeunesse européenne : « Non, l’Histoire n’est pas finie. Pour vous, elle ne fait que commencer ». En effet, la génération « perdue » est celle qui aura le devoir de repenser, de reconstruire un monde devenu absurde, gonflé par l’argent virtuel. Indignés, les jeunes aspirent à changer le cadre, à changer les règles, à ne plus être dociles. Et dans la continuation du travail déjà accompli par nos parents, quel meilleur niveau que le niveau européen pour nous réunir et agir ? Grâce aux technologies avec lesquelles notre génération a grandi - internet, les réseaux sociaux, les blogs, la traduction simultanée - jamais nous n’avons été aussi proches les uns des autres, jamais nous n’avions autant échangé nos cultures, nos envies et nos inquiétudes.

Les Institutions européennes et les Etats-Membres refusent toujours de considérer la jeunesse comme leur bien le plus précieux. Dans leur persistance réside le danger que les jeunes perdent l’envie de découvrir et de construire ensemble. Ce repli sur soi signerait l’échec complet du projet européen et la disparition de l’espoir d’une identité commune. Pouvons-nous encore attendre de nouvelles volontés politiques en notre faveur ? Sans doute que nous n’avons plus ce luxe. Les jeunes devraient se réveiller et commencer tout de suite à penser et à construire une société européenne plus durable, plus équilibrée et plus intégrée. Nous ne sommes pas la génération « perdue », nous sommes celle de la reconstruction.

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