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Pourquoi la Turquie n’est toujours pas européenne

Et pourquoi les Européens seraient bien inspirés de s’en inquiéter.

, par Laurent Leylekian

Depuis le génocide des Arméniens, la Turquie démontre que si elle a effectivement adopté les outils de la modernité européenne, elle en rejette continûment les fondements ontologiques.

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Les zélateurs de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne font régulièrement valoir que cet Etat serait l’un des rares – sinon le seul – des pays musulmans bordant l’Union qui ait eu accès à la modernité européenne. Présentée ad nauseam comme la « démocratie laïque du monde musulman », il est vrai que la Turquie à de quoi donner cette illusion : Depuis la geste d’Atatürk, elle a entrepris un mouvement colossal de modernisation et d’occidentalisation qui lui ont fait pêle-mêle adopter l’alphabet latin, introduire le vote des femmes dès 1934, abolir le califat et la charia et mettre sur pied des institutions occidentales (Assemblée Parlementaire, Conseil constitutionnel, Conseil d’Etat...). Depuis lors, elle s’est affirmée comme un pilier de l’OTAN, un improbable allié musulman d’Israël [1] et un candidat empressé à l’Union européenne.

Ce tropisme occidental constitue en quelque sorte le parachèvement d’un mouvement commencé, plutôt sous la contrainte, durant la période du Tanzimat (1839-1876) et qui fut d’une certaine manière poursuivi par le régime des Jeunes-Turcs [2] (1908-1918).

Ombres au tableau, le Génocide des Arméniens et son actuelle négation, le traitement militaire de la question kurde ou les invraisemblables limitations à la liberté d’expression en Turquie ne seraient, selon des commentateurs favorables, que reliquats non signifiants d’une époque révolue et que l’adhésion à l’Union devrait rapidement envoyer aux oubliettes.

Or il n’en est et il n’en sera rien. Car on oublie un peu vite deux facteurs : l’occidentalisation de la Turquie a été une entreprise imposée aux forceps à une population qu’on a ainsi amputée de son identité culturelle ; cette occidentalisation de forme n’a été possible qu’au prix d’un rejet des fondements ontologiques de la modernité qui sont pourtant sensés la sous-tendre.

Rejet des minorités, rejet de la modernité

Le traitement de ses minorités par la Turquie, et singulièrement le Génocide des Arméniens, ne sont donc pas et ne furent jamais des épisodes malheureux mais bien la traduction directe de ce rejet, rejet qui reste le fondement essentiel de l’identité turque moderne telle que définie par le kémalisme.

Les minorités non musulmanes de l’Empire ottoman étaient en effet les vecteurs les plus indiscutables de la modernité européennes dans cette partie du monde. Au tournant du 20ème siècle, Grecs, Juifs, Arméniens, et dans une moindre mesure les Bulgares, introduisirent à peu près toutes les innovations en Turquie : les premières imprimeries [3] ; les premiers clubs sportifs (clandestins car interdits jusqu’en 1908), la première délégation aux Jeux Olympiques [4], les premiers théâtres, la rédaction de la première constitution [5], etc…. D’une manière générale, les minorités non musulmanes constituaient l’avant-garde intellectuelle du pays, sa frange la plus éduquée [6] et la plus europhile. Cette réalité était d’ailleurs en partie la conséquence logique de leur relégation sociale : exclues par discrimination religieuse des carrières administratives, militaires et politiques, elles avaient trusté à peu près l’ensemble des fonctions marchandes méprisées de l’Islam, ce qui les avait naturellement mises en contact avec le monde extérieur en général, et avec les idées des Lumières en particulier.

Dans ce contexte, ce n’est certainement pas un hasard si, au début du 20ème siècle, les premiers compagnons d’armes des exilés jeunes-turcs pourchassés par la Sublime Porte sont les révolutionnaires macédoniens, bulgares et arméniens, tous communément révoltés par l’arriération ottomane et les exactions du sultan et des pachas. Cependant, bien vite, le mouvement jeune-turc qui oscillait initialement entre deux tendances va choisir une conception raciale et autoritaire de la nation turque au détriment de la conception libérale occidentale. C’est cette essentialisation panturque de la race [7] qui va conduire – après la prise de pouvoir par les Jeunes-Turcs – au Génocide des Arméniens et à l’expulsion brutale des Grecs.

Le problème présent est que le corpus idéologique des Jeunes-Turcs a été repris à peu près intégralement par le kémalisme

Le problème présent – un problème qui se pose à l’Europe – est que le corpus idéologique des Jeunes-Turcs a été repris à peu près intégralement par l’Etat turc actuel à travers le kémalisme [8]. Celui-ci a rééduqué tout le corps social turc comme les autres totalitarismes de l’entre-deux guerres. Jusqu’aujourd’hui, ses partisans peuvent se définir d’un point de vue politique, comme des ultranationalistes, fondant toujours leur pensée sur la notion de race [9] [10]

D’un point de vue religieux, leur conception de la laïcité n’est pas du tout celle de l’Europe mais est fondée – pour reprendre l’analyse de l’eurodéputé néerlandais Arie Oostlander – sur la promotion de l’Islam sunnite et la répression des autres religions ; ou comme le disait Atatürk lui-même : « puisque désormais nous sommes tous Turcs, donc tous Musulmans, nous pourrons et nous devrons être tous laïcs » [11] !

Le désir d’adhésion à l’Union incarné par ces kémalistes jusqu’en 2002 était celui que peut attendre d’un mouvement hégémonique porté par un Etat impérial : la Turquie n’envisageait – et n’envisage toujours pas – d’être un parmi vingt-huit mais elle entend bien subjuguer l’Europe, c’est-à-dire en faire l’instrument docile de sa politique propre [12]. Quelles que soient les différences entre leurs substrats idéologiques respectifs, la Turquie kémaliste, l’URSS ou la Russie post-soviétique obéissent à cet égard à la même logique de domination.

Depuis 2002 néanmoins, les kémalistes de tous bords (CHP, MHP, DYP, ANAP) ont perdu le pouvoir face aux islamistes de l’AKP. Cette rupture politique ne fait que traduire l’évolution sociologique de la Turquie, où l’Islam politique constitue de plus en plus la matrice régissant les rapports sociaux. Une interprétation optimiste – disons progressiste – de cette réalité consiste à considérer que ce n’est que l’opposition démocratique au kémalisme qui se cristallise sous la forme de l’islamisme – vue la répression féroce endurée par la gauche turque dans les années 70 et 80 [13]. Une interprétation plus pessimiste – plus conservatrice également – consiste à penser qu’une fois détruit le carcan artificiel du kémalisme – le peuple turc rejoint le modèle dominant de l’aire culturelle à laquelle il appartient, le modèle des théocraties musulmanes [14]

En toute logique, les libéraux et les socialistes européens ont fait le pari de la première hypothèse [15] et les conservateurs ont misé sur la seconde. Il semble malheureusement bien que ces derniers aient eu raison : l’enthousiasme européen dont a fait preuve l’AKP de 2002 à 2004 semble avoir essentiellement servi à débarrasser les instances gouvernementales du pesant chaperonnage qu’y exerçaient les kémalistes. Ces derniers d’ailleurs, ne se privent pas d’accuser les islamistes – « modérés » – de pratiquer la Taqiyya [16] pour parvenir à leurs objectifs et il est vrai que l’avertissement sans frais reçu par l’AKP à l’été 2008 [17] les incite plus que jamais à la prudence.

Un clivage turc qui ne réside pas dans l’adhésion ou pas à l’UE

Il est aujourd’hui trop tôt pour dire qui des islamistes ou des kémalistes remporteront le combat [18]. Mais une chose est sure : tout « progrès » de la Turquie – on peut par exemple songer aux arrestations dans le cadre de l’affaire Ergenekon [19] – doit être considéré dans ce contexte bien plus sûrement que dans celui d’une adhésion sincère des islamistes aux valeurs européennes. Depuis 2004, lesdits « progrès » sont d’ailleurs au point mort quand ils n’ont pas été négatifs [20]

Quant aux véritables démocrates turcs – ils existent – ils sont sociologiquement marginaux et, pour certains d’entre eux, instrumentalisés par le gouvernement dans sa campagne de communication européenne [21]. On peut sincèrement se poser la question du sort que réserverait Ankara à ces opposants – les vrais comme ceux de façade – une fois l’accession acquise.

Il est donc particulièrement préoccupant que l’Europe ait entamé des négociations avec un pays dans lequel elle ne peut s’appuyer sur aucune force politique significative qui soit authentiquement pro-européenne. Et ce d’autant plus que la Turquie s’affirme aujourd’hui tant économiquement que politiquement, sans être particulièrement bienveillante envers l’Europe ni même envers les Etats-Unis. Une petite Russie incontrôlable en quelque sorte [22] !

Il serait néanmoins dangereux de laisser dériver ce pays instable vers un modèle pakistanais : La Turquie agitée de fortes tensions ethniques et politiques est en effet très peuplée, surarmée et possède même des velléités nucléaires – curieusement dans l’indifférence générale. Dans ces conditions, tout en l’incitant à faire évoluer ses mœurs politiques, il est primordial de lui garder la main sur les rênes en monnayant plus chèrement la progression imperturbable de négociations aujourd’hui bradées et/ou en les orientant vers un partenariat privilégié.

A cet égard, la reconnaissance du génocide des Arméniens est à double titre un impératif que la Commission et le Conseil seraient bien avisés de réintégrer dans leurs exigences formelles envers la Turquie [23] :

D’un point de vue géopolitique, la permanence de son déni et de son impunité concourent fortement à perpétuer l’instabilité régionale aux portes de l’Union, notamment à travers les relations avec l’Arménie et à travers le traitement militaire de la question kurde [24]

D’un point de vue éthique, il est pour le moins choquant que l’Union s’accommode d’un aussi formidable rejet des valeurs européennes qu’incarnent un génocide, sa négation et la limitation subséquente de la liberté d’expression [25]. Mais au fait, l’Europe croit-elle encore vraiment à ses propres valeurs ?

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P.-S.

L’auteur de cet article, Laurent Leylekian, est directeur exécutif de la Fédération Euro-Arménienne et directeur de publication de France-Arménie. Il anime le blog Eurotopie.

Illustration : Drapeau turc (source : Wikipedia Commons).

Cet article s’inscrit dans le cadre d’une semaine consacrée à la question de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Les positions et les propos soutenus au travers du présent article n’engagent que leur auteur.

Notes

[1Quoiqu’il y ait beaucoup à dire sur ce point. L’antisémitisme turc reste très vivace et les actuels rapprochements entre Ankara et Téhéran provoquent des crises régulières dans cette « alliance ». (voir par exemple Our World : Turkey’s abandonment of the West).

[2Ces derniers, sortes de junkers ottomans, étaient des officiers progressistes, agnostiques et qui voulaient rénover un Empire ottoman en décomposition. Après la défaite de 1918, le kémalisme naissant recruta d’ailleurs massivement des cadres jeunes-turcs – dont des responsables du génocide arménien – pour assurer son emprise sur le pays.

[3L’imprimerie étant initialement interdite dans l’empire ottoman, les premiers imprimés arméniens ont été produits à Venise en 1511. La première imprimerie juive de Constantinople date de 1515 et l’arménienne de 1567. Par comparaison, il faut attendre 1727 pour la première imprimerie turque !

[4Deux sportifs Arméniens, Vahram Papazian et Mkrditch Mkoyan, représentèrent pour la première fois l’Empire Ottoman au 5ème Jeux Olympiques de Stockholm.

[5Qui fut certes une œuvre collective mais à laquelle contribua une majorité de minoritaires et dont le principal protagoniste était l’Arménien Krikor Odian.

[6Les taux de scolarisation ou d’alphabétisation par catégorie ethnique dans l’Empire ottoman sont à cet égard éloquents. Les « Musulmans » (qui étaient alors considérés en bloc) avaient un retard considérable sur les minorités non musulmanes. Les Kurdes en particulier apparaissaient comme les éléments les plus arriérés de la société. A cette époque, le qualificatif de « turc » est à peu près synonyme de « plouc ». (voir par exemple Sécularisme, laïcisme et identité européenne dans la Turquie du XXIe siècle).

[7Un théoricien du panturquisme comme Ziya Gökalp s’inspirait très directement du darwinisme racial de Gobineau et des pangermanistes allemands.

[8Le kémalisme a continué le processus de « purification » commencé par les Jeunes-Turcs par les massacres de Dersimli (1924) et de Kurdes (1937). Il est aussi notable que bien des responsables du Génocide des Arméniens furent par la suite des hauts dirigeants du régime kémaliste (voir le site Turquie-mémoire).

[9Atatürk créa diverses agences destinées à purifier et à glorifier le concept de nation turque. C’est dans ce contexte totalitaire qu’il faut interpréter l’éradication des racines culturelles arabo-musulmanes de la Turquie, la « purification » de sa langue et la création de la Société d’Histoire turque – toujours en activité – chargée de fabriquer de toute pièce une Histoire idéologiquement correcte – mais hautement fantaisiste – de l’Anatolie.

[10Les propos de l’eurodéputé socialiste allemand d’origine turque, Vural Öger en constituent une illustration édifiante : « Ce que le sultan Soliman avait commencé avec le siège de Vienne en 1529, nous allons le réaliser en terme de population, grâce à nos hommes vigoureux et à nos femmes saines. En l’an 2100, il y aura en Allemagne 35 millions de Turcs et le nombre d’Allemands sera d’environ 20 millions. » (Libération, vendredi 4 juin 2004).

[11Cf. Histoire de la Turquie contemporaine, Hamit Bozarslan.

[12En Belgique, l’affaire Kimyongür a été une illustration effrayante de cette volonté. Les manifestations négationnistes turques en Allemagne, en France et en Belgique constituent d’autres moyens pour la Turquie de tester la résistance des démocraties européennes à la progression en Europe de son idéologie.

[13Selon le dissident Ragip Zarakolu, la sympathie de la gauche turque authentique pour les minorités en général et pour les Arméniens en particulier provient du fait que les gauchistes ont eux aussi été victimisés. Voir le site France-Arménie sur ce sujet

[14A cet égard, il est intéressant de noter que la Turquie est membre de l’Organisation de la Conférence Islamique, qu’elle préside depuis 2004. L’OCI a voté en 1990 une résolution subrogeant les Droits de l’Homme à la Charia.

[15Comme le formulait l’eurodéputé Joost Lagendijk, « s’il existait un parti turc proeuropéen non religieux, c’est celui là que nous soutiendrions mais, comme il n’existe pas, nous soutenons l’AKP » (Intervention orale en Commission des Affaires Etrangères, Parlement européen).

[16Littéralement « dissimulation » – terme réservé initialement aux Chiites et aux Alevis contraints de pratiquer leur foi de manière « discrète » mais que les nationalistes turcs appliquent indistinctement aux islamistes.

[17Au terme d’un arrêt millimétré de la Cour Constitutionnelle, l’AKP a finalement échappé de justesse à une dissolution et à l’interdiction d’activités politiques de ses dirigeants : 6 des 11 juges ont voté l’interdiction et il en fallait sept.

[18Dans le cadre restreint de cet article, on n’évoquera pas l’hypothèse pourtant plausible et tout aussi inquiétante d’une convergence néo-ottomane.

[19Organisation politico-maffieuse dévolu aux basses œuvres de « l’Etat profond » kémaliste. Ergenekon nécessiterait un article entier à lui seul.

[20On se référera avec intérêt aux évaluations de Amnesty, Human Rights Watch ou Reporters Sans Frontières.

[21Les discours culpabilisants sur le thème de « n’humiliez pas la Turquie » que servent aux Européens des personnes comme Orhan Pamuk ou Baskin Oran s’inscrivent dans ce cadre. Tout critiques qu’ils sont envers leur pays, ces intellectuels sont néanmoins promus par les media « mainstream » de Turquie car leur discours va dans le sens d’une adhésion. Il est néanmoins difficile de dire combien ils sont conscients de leur rôle. A l’opposé des opposants plus intraitables comme Ragip Zarakolu ou Ayse Hür ne bénéficient pas de la même promotion.

[22A cet égard, il est intéressant de surveiller l’évolution subtile des relations entre la Russie, la Turquie, l’Iran et les Etats-Unis. Il est également particulièrement signifiant de noter que des voix se sont fait entendre dans les milieux républicains aux Etats-Unis pour amoindrir la puissance d’Ankara. On consultera en particulier l’article « Blood Borders » paru dans une revue militaire américaine proche des conservateurs et dont les cartes éloquentes sont encore disponibles ici.

[23Régulièrement, des hauts responsables de l’Union avancent que cette condition n’a pas été exigée des autres candidats en oubliant un peu vite que, précisément, ceux-ci ne portent pas la responsabilité d’un génocide.

[24Lors d’une discussion privée, l’auteur de cet article a demandé au dissident turc Ali Ertem, réfugié en Allemagne, ce que changerait pour le peuple turc la reconnaissance du génocide. Etonné, celui-ci a répondu : « mais ça changerait tout ; ça montrerait qu’enfin le règne de l’impunité et de la terreur est terminé ».

[25Le génocide des Arméniens et l’expulsion des Grecs sont en quelques sortes inscrits dans différents documents législatifs turcs telles les lois de saisie des bien dits « abandonnés », les lois iniques (varlik vargisi) ou les lois sur les congrégations religieuses. Par ailleurs, il est absolument remarquable que toutes les condamnations et la plupart des inculpations sous le coup des articles liberticides du code pénal turc (Art. 301, 305, 216…) aient sanctionné l’affirmation du génocide des Arméniens (cas Zarakolu, Demirer, Altan).

Vos commentaires

  • Le 11 novembre 2008 à 18:36, par cetin erdal En réponse à : Pourquoi la Turquie n’est toujours pas européenne

    bonsoir ,je n ai pas lu entierement votre article mais juste quelques passages qui ont suffi a ce que je m en fasse une opinion comme quand vous ecrivez que les jeunes turcs onts expediez les grecs d une facon brutal !!!!! no comment

  • Le 12 novembre 2008 à 10:02, par Paolo Bergamasci En réponse à : Pourquoi la Turquie n’est toujours pas européenne

    Bravo pour cet éclairage tout à fait édifiant sur la vraie nature de la Turquie

  • Le 12 novembre 2008 à 17:38, par Annie En réponse à : Un évènement qui vient à point nommé confirmer cette analyse

    Cérémonie scandaleuse à l’Ambassade turque à Bruxelles :

    Le ministre turc a fait des éloges de la déportation des Grecs et Arménien s

    (Info-Türk, 11 novembre 2008)

    La cérémonie de commémoration organisée le 10 novembre à l’Ambassade de Turquie à l’occasion du 70ème anniversaire de la mort d’Atatürk, fondateur de la République turque, a été marquée d’un discours chauvin du Ministre de la défense nationale, Vecdi Gönül.

    Lors de la cérémonie déroulée en présence de l’ambassadeur Fuat Tanlay, des attachés militaires et religieux, des représentants d’associations pro-gouvernementales et des hommes d’affaires turcs en Belgique ainsi que du représentant de la communauté turque de Chypre, le ministre turc de la défense nationale Vecdi Gönül a fait des éloges à la politique de déportation des Grecs et Arméniens de Turquie organisée au début de la République. Il a affirmé que la création d’une nation turque aurait été possible grâce à cette politique ordonnée par Atatürk.

    Gönül se trouvait à Bruxelles à l’occasion d’une réunion des ministres de la défense nationale de l’Union européenne.

    « Souvenez-vous, avant la république, Ankara était composée de quatre quartiers : Juifs, Musulmans, Arméniens et Grecs… Quand j’étais gouverneur à Izmir je me suis rendu compte que la Chambre du commerce d’Izmir n’avait été fondée que par des non musulmans. Il n’y avait aucun turc parmi eux. » a-t-il dit.

    Puis il a posé la question suivante : « Pourrait-il être possible de maintenir aujourd’hui le même état national si l’existence des Grecs dans la région d’Egée et des Arméniens dans plusieurs régions de la Turquie se poursuivait comme avant ? »

    En se référant à la résistance kurde en Anatolie du sud, le ministre a accusé les Grecs et les Arméniens en ces termes :

    « Même aujourd’hui, ceux qui se considèrent victimes de cette politique de création d’une nation turque et plus particulièrement de la déportation font une contribution indéniable à ce qui se passe en Anatolie du sud. »

    Un poème haineux lu par l’ambassadeur

    Lors de la même cérémonie, l’ambassadeur turc à Bruxelles, Fuat Tanlay, quant à lui, a fait la lecture d’un poème haineux en éloge au drapeau turc :

    L’ornement rouge et blanc des cieux bleus… La robe nuptiale de ma sœur, L’ultime tenue du martyre, Mon drapeau, J’ai lu ta légende, j’écrirai ta légende.

    Je creuserai la tombe de ce ceux qui ne te regardent pas avec mes yeux. Je ruinerai le nid de l’oiseau qui vole sans te saluer.

    Mon histoire, mon honneur, ma poésie, mon tout, Choisis dans le monde n’importe où, Où tu veux être fixé dessus, Dis-le moi que je puisse te planter là !

    Réactions aux propos du ministre dans les médias turcs

    Le discours du ministre Gönül a été rapporté par plusieurs quotidiens avec les remarques suivantes :

    « Propos étonnants du ministre : Si les Grecs et Arméniens restaient, nous pourrions jamais être un état national. » (Aksam, 11 novembre 2008) « Une question bizarre du ministre Gönül. » (Hürriyet, 11 novembre 2008) « Propos horrifiants du ministre Vecdi Gönül. Un »ittihatçi« * (unioniste) à Bruxelles. Si tu pense ainsi, ordonne une nouvelle déportation ! » (Taraf, 11 novembre 2008) « Le ministre, que veut-il dire ? » (Star, 11 novembre 2008) « Propos dangereux. Prof. Baskin Oran souhaite que les étrangers n’entendent pas ces paroles. » (Vatan, 11 novembre 2008)


    *) Le parti pour l’Union et le Progrès (Ittihat ve Terakki) qui a organisé le génocide et la déportation des Arméniens en 1915.

  • Le 12 novembre 2008 à 21:58, par y.siamanto En réponse à : Pourquoi la Turquie n’est toujours pas européenne

    un article empreint de l’idéal Européen et réaliste à la fois. Ce n’est pas respecter la Turquie que de fermer les yeux sur les graves atteintes à la démocratie et aux droits de l’homme qui perdurent dans le pays. Cette lucidité sur la société Turque est rare mais nécessaire, afin que ce pays change pour intégrer l’Union.

  • Le 16 novembre 2008 à 18:39, par Ismet En réponse à : Pourquoi la Turquie n’est toujours pas européenne

    Bonjour,

    Je souhaite donner mon avis sur deux points concernants la Turquie très rapidement et clairement. Tout d’abord, après la création de l’Union européenne, en 1957, l’Europe cherchait en premier lieu à s’agrandir le plus rapidement possible. De ce fait, elle a du proposer, elle - même, sans critères particuliers, à plusieurs pays comme la Grèce... etc d’en faire partie. Puis, vint le tour de la Turquie avant les années 1970 : après la proposition de l’U.E., le président turc, à l’époque Ecevit, a rejeté la proposition en pensant que c’était une ruse pour morceller la Turquie...

    Enfin, je tiens à être clair au nom de tous les Turcs, que les Kurdes ne sont pas les ennemies de la Turquie. Au contraire, ils sont les bienvenues ! Je précise aussi que je suis turs et que j’ai des amis kurdes qui le savent très bien ! Cependant, les ennemies de la Turquie sont les terroristes : le PKK qui cherche à morceller l’Etat. De plus, je ne tolère pas que l’on dise que la Turquie n’entre pas en Europe à cause de la guerre : comme les Etats-Unis, on cherche à nous défendre contre les terroristes !! Ou que la Turquie n’est pas assez développé pour adhérer à l’U.E. : comment voulez - vous que la Turquie puisse évoluer dans des villes à l’EST où le PKK, et pas les Kurdes, attaque sans cesse les boutiques...etc ?!

    Merci de prêter attention à la pensée turque,

    Ismet.

  • Le 18 novembre 2008 à 10:10, par Laurent Leylekian En réponse à : Pourquoi la Turquie n’est toujours pas européenne

    Je ne comprends pas trop ce qui vous choque dans cette affirmation d’un fait historique attesté. Les Grecs de Turquie - en particulier les Grecs du Pont et ceux de Smyrne - ont une mémoire très vivace des exactions de Topal Osman dans la région de Kastamonu et de la destruction de Smyrne (assortie de massacres des populations grecques et arméniennes) par les troupes kémalistes lorsqu’elles ont pris la ville.

  • Le 19 novembre 2008 à 22:22, par Ronan En réponse à : Pourquoi la Turquie n’est toujours pas européenne

    Si cet article est documenté et a parfaitement raison de stigmatiser le nationalisme turc, il me semble tout de même qu’il fait l’impasse d’une dimension importante du sujet.

    Cette vulgate nationaliste turque inculquée par l’Etat kémaliste (complexe obsidionnal paranoïaque face à l’ « étranger »...) est-elle vraiment majoritairement partagée dans l’opinion publique turque ?! La société turque n’a-t-elle pas produit des anticorps de « pensée critique » face à ce discours nationaliste ?!

    Et nous - européens - où est donc finalement notre devoir sinon patiemment encourager le peuple turc à se libérer des peurs du présent et des démons de son passé ?!

    Juste relever que si les autorités turques refusent de qualifier les atrocités de 1915 du terme de « génocide », elles n’en n’utilisent pas moins officiellement des termes qui n’ont pourtant absolument rien d’agréables ou d’atténuants - pour autant - pour les bourreaux : massacres, atrocités, persécutions, crimes de masse, purification ethnique... également subie(s) par de nombreuc Turcs des Balkans (Atatürk n’était-il pas né d’une vieille famille turque de Salonique, non ?!) qui ont alors - entre 1908 et 1913 - eux aussi été obligé de choisir entre la valise et le cercueil (quand ils n’ont pas été - manu militari - jetés sur les routes, voire massacrés en chemin...).

    Alors, pourquoi une telle « frilosité sémantique » de la part de l’Etat kémaliste à l’égard du drame arménien ?! Car - drame - s’en est un, indéniablement (à part quelques indécrotables extrémistes imbéciles, sous des termes divers, tout le monde ou presque en convient...).

    Et bien parce que le terme « génocide » est une catégorie juridique qui recouvre là un « crime contre l’humanité » qui est juridiquement imprescriptible. Et que son acceptation officielle ouvrirait donc la voie à des demandes de réparations financières ou territoriales... Or, (arrêtez moi si je dis une ânerie...) mais il me semble que la république d’Arménie refuse encore, à ce jour, de reconnaître le tracé actuel de sa frontière avec la république de Turquie.

    Ce qui fait donc naître bien des craintes à Ankara (fantasmées ou pas, malheureusement, ce n’est pas le problème...) : puisque reconnaître le terme « génocide », dans l’esprit national « turc », c’est un peu (beaucoup ?) la porte ouverte au démembrement territorial de la République kémaliste, née - à la cahrnière des années 1918-1923 - dans la douleur combinée des occupations étrangères et des menaces séparatistes (et sans doute pas politiquement responsable des atrocités commises, huit ans plus tôt, par les autorités de l’Empire ottoman...).

    La question - délicate et douloureuse - n’est pas de nier qu’il y ait effectivement eu des atrocités, qu’elles ont été massives, ni qu’elles aient sans doute été planifiées, ni d’occulter les responsabilités de l’époque ni l’imbécilité monstrueuse de ceux qui - à ce jour - oseraient encore s’en féliciter.

    La question est - surtout - qu’est-ce qu’on fait de ce passé. Et dans quelle mesure peut-on laisser les crimes du passé encore pourrir la vie aux innocents d’aujourd’hui. Les morts d’autrefois demandent-ils vengeance (justice, diront certains autres...) et accepteraient-ils longtemps qu’on s’envoie à la tête leurs cadavres pour étancher des rancoeurs nationalistes ?!

    Il faut guérir la Turquie de son nationalisme. Tout le monde en convient. C’est dans l’intérêt de tous (à commencer par les ressortissants de cet Etat). Même si, de l’UE, elle ne devait finalement ne rester qu’un voisin (pacifique et appaisé, on espère...). Mais la question importante, c’est surtout « comment faire ».

    Bref, si on veut vraiment dédramatiser les choses, laisser enfin les morts en paix et apporter la sérénité à leurs descendants (et ouvrir la voie à la « réconciliation »...) il y aurait sans doute bien des choses à faire. De part et d’autre, non ?! Reste donc à trouver un « De Gaulle » turc, un « Adenauer » arménien, un lieu de mémoire commun... et un peu de bonne volonté.

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