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Séparer l’islamisme de l’Islam en Europe

, par Artus Galiay, Traduit par Jean-Nicolas Citti

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Le meurtre de sept personnes, dont trois enfants, par un terroriste se revendiquant d’Al Qaida en France va probablement changer le débat sur l’Islam en Europe. Les États membres de l’UE doivent chacun définir comment l’Islam se conjugue avec leur société, comment réprimer l’islamisme et empêcher que des mouvements d’extrême droite se servent de ces évènements pour répandre l’islamophobie.

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La tuerie de Toulouse ravive le débat sur l’Islam en Europe

Le 19 mars, la France s’est réveillée avec cette horrible nouvelle : un individu avait tué trois enfants (âgés de 3, 6 et 10 ans) ainsi qu’un enseignant dans une école juive à Toulouse. Il fut vite attesté que le tueur avait utilisé la même méthode et la même arme que lors des trois précédents meurtres qui avaient visé des soldats musulmans à Montauban. Le tueur fut rapidement identifié en la personne de Mohamed Merah, un citoyen français, d’origine algérienne, qui revendiquait une liaison à Al Qaida.

Au cours des 32 heures qu’a duré le siège de son appartement, au terme duquel il a été tué, Merah a justifié ses actes par sa volonté de venger les enfants palestiniens tués par Israël et de punir l’armée française pour son implication en Lybie et en Afghanistan. Merah était un citoyen français et n’était pas perçu comme islamiste par les personnes qui le connaissaient, bien qu’il se soit rendu à deux reprises en Afghanistan et au Pakistan pour y être entrainé par les Talibans. Ces évènements ont propulsé l’Islam et l’islamisme au centre des dernières élections présidentielles françaises et ont provoqué un intense débat dans l’Europe toute entière. Ils ont revivifié certains mouvements d’extrême droite, comme au Danemark, où 300 personnes ont observé une minute de silence en mémoire des victimes de Merah et ont protesté contre l’islamisation de l’Europe. Comment les gouvernements européens doivent-ils procéder afin de séparer l’Islam de l’islamisme ?

Pourquoi l’Islam est si particulier

L’Islam est un cas particulier parce que, contrairement à l’Eglise catholique, il ne connaît pas d’autorité centrale à laquelle le monde musulman doit se référer. D’où les nombreuses et diverses interprétations du Coran. Le plus délicat afin de distinguer Islam et islamisme consiste à créer un cadre de vie qui permette aux musulmans d’exercer leur religion et d’avoir les mêmes droits que les autres confessions, tout en prévenant la diffusion d’interprétations radicales de l’Islam. Ainsi, les pays européens ont des façons très différentes d’intégrer les musulmans. La France et le Royaume-Uni incarnent deux modèles d’intégration. La France reconnaît uniquement des individualités et non des communautés, et considère que les immigrants doivent parler français et respecter les valeurs françaises afin d’être correctement intégrés à la « République ». Le Royaume-Uni est, pour sa part, plus libéral et laisse les arrivants vivre en communauté et selon leurs propres normes. C’est un débat très sensible partout en Europe dans la mesure où il oblige les États laïques à se mêler de religion.

Les pays européens devraient adopter et appliquer une interprétation définie de l’Islam

L’approche marocaine de l’Islam peut apporter quelque chose d’intéressant à l’Europe. Au Maroc, l’Islam est pratiqué de manière modérée et tolérante, tout en étant étroitement contrôlé par l’État. Le roi Mohammed VI supervise comment l’Islam est interprété, ce qui évite le développement de branches radicales. Certes, l’État marocain considère l’Islam comme religion officielle. Ce qui n’est pas compatible avec les états laïques européens. Néanmoins, autoriser des imams à prêcher et à enseigner l’Islam ne violerait aucun principe de laïcité. Cela fournirait un socle légal afin d’empêcher des imams radicaux de répandre haine et violence au nom de la religion. De cette manière, l’État demeurerait laïque et continuerait à traiter les religions de manière égale, ce faisant en évitant la diffusion d’idées qui sont contraires aux valeurs fondamentales des pays européens : le droit de vivre, l’égalité des genres, la liberté etc. C’est d’autant plus important que l’Islam radical fait apparaître comme réalistes, à certains, les arguments de l’extrême droite. Tel est le véritable danger : l’islamophobie détruit le lien social entre les européens de confessions différentes.

Par ailleurs, les sociétés européennes ayant des approches bien différentes de l’intégration, l’Europe ne devrait pas légiférer sur ce terrain. Le principal problème avec l’approche marocaine de l’Islam est qu’il nécessite un important niveau de contrôle de la société, de la liberté d’expression, voire de la liberté elle même. Ce qui s’avérerait être contradictoire avec les lois de certains pays. C’est précisément la raison pour laquelle le Royaume-Uni peine à expulser l’imam radical Abu Qatada, aucun fondement légal ne pouvant être retenu à son encontre, du fait du respect absolu par le pays de la liberté d’expression. La France, au contraire, dispose du fondement légal nécessaire à l’expulsion d’un individu suspecté d’être un islamiste. Les États membres de l’UE doivent agir et trouver une voie pour adopter une interprétation large et officielle de l’Islam. Le lien social entre citoyens européens est en jeu. C’est absolument crucial : l’Europe sait trop bien à quel point la religion peut être un facteur terrible de division.

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Vos commentaires

  • Le 18 mai 2012 à 11:46, par Xavier En réponse à : Séparer l’islamisme de l’Islam en Europe

    Question impossible (si on ne tient compte que de la population musulmane) :
    - quel est le pourcentage d’islamistes en France, au Royaume-Uni et au Maroc ?

    Si le pourcentage est le même, alors aucune des solutions n’est la meilleure. Dès lors, laissons cela aux États, qu’ils gèrent la chose en cohérence avec leurs principes et leurs traditions.

    Si une technique est meilleure qu’une autre, alors laissons le soin aux États européens de s’en inspirer.

    « Les pays européens devraient adopter et appliquer une interprétation définie de l’Islam » Cela reviendrait donc à institutionnaliser l’Islam, en avoir une version officielle. Quel est l’intérêt ?

    « L’Islam est un cas particulier parce que, contrairement à l’Eglise catholique, il ne connaît pas d’autorité centrale à laquelle le monde musulman doit se référer. » De quel Islam parlez-vous ? Les soufis, les sunnites, les chiites ? Et je vous ferai remarquer que l’Église catholique ne représente que les chrétiens... catholiques. Il y a les divers courants réformés/protestants, les évangélistes, les anglicans, etc.

    Il vaudrait mieux s’inspirer d’Ali Abderraziq : respecter la laïcité.

  • Le 18 mai 2012 à 23:34, par Artus Galiay En réponse à : Séparer l’islamisme de l’Islam en Europe

    Bonjour Xavier,

    Le pourcentage d’islamistes dans un pays n’a pas d’importance : dirais-tu que s’il n’y avait que 10 ou 15 criminels dans un pays ce ne serait pas la peine de légiférer sur ces crimes ? Tu demandes : quel est l’intérêt d’avoir une version officielle de l’Islam ? Il est très simple : créer une base juridique pour rendre les interprétations les plus radicales (appels à la violence et à la haine, etc.) juridiquement répréhensibles, et ainsi éviter que des musulmans désorientés et en quête de repères ne se replient sur cette branche-là de l’Islam.

    De quel Islam on parle ? Là, ce sera à l’Institution chargée de définir les orientations générales de l’Islam de France (le Conseil Français du Culte Musulman, par exemple) d’en décider. Evidemment, il ne s’agit pas de définir une religion dans les moindres détails mais plutôt d’officialiser ce qu’elle rejette : la violence et la haine. La laïcité est respectée puisque l’Etat n’adopte pas une religion : les divers courants de l’Islam continueront d’exister, mais les plus extrêmes et violents pourront être réprimés.

    Il existe une branche profondément humaniste de l’Islam, très présente en France ; je trouve qu’il est intolérable que les courants les plus radicaux la salissent en diffusant un message de haine. Et à mon humble opinion, l’adoption d’une version officielle de l’Islam est la meilleure solution pour éviter ça.

  • Le 23 mai 2012 à 19:13, par Xavier En réponse à : Séparer l’islamisme de l’Islam en Europe

    Bonjour Artus,

    « dirais-tu que s’il n’y avait que 10 ou 15 criminels dans un pays ce ne serait pas la peine de légiférer sur ces crimes » Déjà, avoir des idées, même extrêmes, n’est pas un crime. Les islamistes, comme les autres êtres humains, ne deviennent des criminels qu’à partir du moment où ils commettent un crime. Désolé de me faire l’avocat du diable. Néanmoins je persiste à croire que ma question a un intérêt : on pourrait donc savoir quel système fonctionne le mieux pour réduire l’influence des islamistes.

    « créer une base juridique pour rendre les interprétations les plus radicales (appels à la violence et à la haine, etc.) juridiquement répréhensibles, et ainsi éviter que des musulmans désorientés et en quête de repères ne se replient sur cette branche-là de l’Islam. » Wow. Mais c’est la Sainte Inquisition appliquée à l’Islam ! Je ne suis pas musulman et je me garderais bien de tenter de leur imposer une version officielle pour affaiblir les autres courants de cette religion.

    Si tu "légalises" une version de l’Islam et condamnes une autre, que diraient les fondamentalistes ? Et bien que tu n’es pas légitime pour le faire. Et, le pire, c’est qu’ils n’auraient pas tort.

    Du temps où l’Église catholique avait imposé presque parfaitement son dogme en Europe (par exemple avec la croisade contre les Albigeois), il se trouve que des chrétiens "désorientés" se sont tournés vers des courants réformés (qui ont comporté leur lot d’extrémismes). Imposer une version "halal" de l’Islam ne changera absolument rien, si ce n’est politiser encore plus une religion qui l’est déjà beaucoup trop.

    « Et à mon humble opinion, l’adoption d’une version officielle de l’Islam est la meilleure solution pour éviter ça. » Au mieux cela ne changera rien, au pire cela envenimera la situation (les islamistes mettront à leur profit cette instrumentalisation de la religion dont ils se revendiquent).

    Donc, je le répète, il serait intéressant de connaître la part d’islamistes au sein des populations musulmanes des différents pays européens. Je ne serai pas surpris que le Royaume-Uni, avec sa liberté d’expression presque totale, en comporte autant qu’en France, pays qui va dans ton sens avec le conseil français du culte musulman.

    Pour finir, désolé d’atteindre le point Godwin, je constate que nous avons interdit les thèses négationnistes, que les nazis ont été jugés, pourtant leurs idées trouvent encore beaucoup de supporters.

    J’ai tendance à conclure que la voie juridique n’est pas la solution à ce genre de problèmes.

  • Le 1er juin 2012 à 21:22, par Artus Galiay En réponse à : Séparer l’islamisme de l’Islam en Europe

    Bonjour Xavier,

    Bien sûr, ce n’est pas un crime d’avoir des idées, mêmes radicales. On a la chance de vivre sur un continent qui défend véritablement la liberté d’expression et de pensée. Cela dit, il y a pour moi une différence fondamentale entre avoir des idées radicales et chercher à les appliquer à la société dans laquelle on vit. C’est la où la liberté individuelle n’est plus compatible avec la liberté collective. Adopter une version officielle de l’Islam n’effacera évidemment pas les idées des fondamentalistes, mais ça aurait pour avantage de les isoler, de les mettre de facto dans l’illégalité s’ils souhaitent propager leurs idées. Cela permet aussi et surtout d’envoyer un message à toute la communauté musulmane:n’écoutez pas ceux qui veulent détruire le lien social qui unit tous les citoyens, quelque soit leur religion.

    Pour ce qui est de la « Sainte Inquisition », la comparaison ne reflète pas du tout le fond de ma pensée : il ne s’agit pas de dicter de manière dogmatique ce qui est bien, mais de souligner a minima ce qui est mal : toute version de l’Islam qui fait l’éloge du massacre d’innocents sera juridiquement considéré comme un appel à la haine. Je suis attaché à la liberté d’expression, mais je refuse que l’on puisse librement propager ce genre d’idées. Les premières victimes seront les musulmans modérés, qui souffrent de la stigmatisation et de la politisation de leur religion. Adopter une version officielle, c’est mettre fin à cette politisation, contrairement à ce que tu affirmes.

    Enfin, je ne crois pas que recenser le nombre d’islamistes apporterait quoi que ce soit, car 1) qu’est-ce qu’un islamiste ? et 2) c’est un problème bien trop complexe pour pouvoir établir un lien de causalité ou de corrélation avec le degré « d’étatisme » ou de liberté d’expression.

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