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Sortir de la crise financière : le modèle islandais

, par Jérémy Calohard

L’Islande, tout comme l’Irlande, a été touchée de plein fouet par la crise financière de 2008. Dans les deux cas, le relâchement des règles concernant les activités des banques a conduit celles-ci à prendre des risques considérables sur les marchés financiers, entraînant les conséquences que l’on connaît aujourd’hui.

"Flag of Iceland", Axshuzaifa - certains droits réservés

Auteurs

  • Etudiant à Sciences Po Bordeaux, Master carrières administratives - Membre du bureau des JE-Bordeaux.

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Les Etats ont alors tenté de renflouer les caisses des banques nationales quitte à faire exploser leur dette souveraine. Si le gouvernement irlandais a choisi de faire payer les contribuables plutôt que les responsables de l’envol de la dette, le peuple islandais a quant à lui exprimé sa volonté de ne pas rembourser la dette due à l’effondrement des trois grandes banques de l’île. De nouveau sur de bons rails, l’Islande incarne désormais un modèle de sortie de crise.

Tout commence dans les années 1990 avec le lancement d’un programme de privatisations dans le secteur bancaire notamment et l’entrée de l’Islande dans l’Espace économique européen (1994) qui va permettre aux trois nouvelles grandes banques du pays – Kaupthing, Landsbanki et Glitnir – de se développer à l’étranger. Elles se financent alors sur les marchés où la liquidité est abondante.

Les actifs détenus par les trois grandes banques de l’île représentent ainsi 85% des actifs du système bancaire islandais. Cette expansion rapide crée un climat d’euphorie qui voit les rendements sur fonds propres dépasser largement 15%. Dans le même temps, l’Islande est devenue un modèle en matière de développement : en 2007, elle occupait le premier rang dans le classement mondial pour l’indice de développement humain (IDH).

Mais la chute de Lehman Brothers précipite à partir de 2008 l’assèchement du marché interbancaire. Les trois grandes banques islandaises sont alors asphyxiées. Si l’Etat islandais envisage dans un premier temps de se porter au secours des banques, il doit finalement renoncer devant la taille des dettes bancaires, aggravées par la dépréciation de la monnaie nationale (la plupart des dettes étaient libellées en devises étrangères – dollars, livres sterling ou euros).

Au lieu de se porter garant des banques et de transformer la dette privée en dette publique à l’instar de l’Irlande, le gouvernement islandais impose la séparation des activités domestiques et des activités internationales afin d’assurer la continuité des premières et d’organiser la liquidation des autres. Autrement dit, les actionnaires et les créanciers internationaux doivent mettre la main à la poche pour payer les coûts engendrés par la crise s’agissant des activités internationales et renflouer ainsi la dette dont ils étaient à l’origine.

Le gouvernement islandais sous pression

En adoptant une telle posture, l’Islande s’exposait inévitablement à des représailles de la part de ses principaux partenaires étrangers, à commencer par le Royaume-Uni et les Pays-Bas où la banque en ligne de Landsbanki, Icesave, avait attiré d’importants placements. Le 8 octobre 2008, le gouvernement anglais annonçait le gel et la saisie de tous les avoirs de Landsbanki sur le territoire du Royaume-Uni. Gordon Brown, suivi par son homologue néerlandais, affirme alors qu’il garantit les dépôts de ses concitoyens, ouvrant ainsi une crise diplomatique entre les deux pays pendant plusieurs mois.

Par ailleurs, le FMI est sollicité par l’Etat islandais pour lui octroyer un prêt lui permettant d’assurer ses dépenses quotidiennes, sous condition d’un retour à l’équilibre budgétaire rapidement. Après la signature des accords de prêts signés par le gouvernement islandais avec le FMI et quatre pays de l’Europe du Nord, les conséquences n’ont pas tardé à se faire sentir : baisse du produit intérieur brut (PIB) de 6,9%, envolée du chômage de 3% à 9% et hausse de l’inflation liée à l’augmentation du prix des importations due à la forte dépréciation de la couronne islandaise.

Bien qu’exclu du cercle des protagonistes, le peuple islandais ne reste pas pour autant spectateur de cette tragédie nationale. En effet, tous les samedis, les Islandais ont manifesté devant le Parlement avec tambours, casseroles et bidons, menant le gouvernement conservateur à la démission au début de l’année 2009. Mais le nouveau gouvernement ne peut échapper au conflit Icesave : à la demande de l’Union européenne, l’Islande est contrainte de rembourser le Royaume-Uni et les Pays-Bas à la hauteur de 3,9 milliards d’euros.

Le Parlement vote plusieurs projets de loi en ce sens, mais le Président de la République islandaise ne les promulguera pas sous la pression de la rue. A deux reprises, les Islandais ont exprimé très clairement leur refus de payer pour la faillite des banques : 93%, puis 58% des votants ont rejeté l’accord négocié par leur gouvernement lors des deux referenda organisés le 26 mars 2010 et le 9 avril 2011. Le message ne pouvait être plus explicite.

Un modèle de sortie crise

Alors que Landsbanki a annoncé le 1er septembre avoir récupéré des fonds suffisants pour rembourser les 340 000 ressortissants anglais et néerlandais, l’Islande semble aujourd’hui tirée d’affaire. Elle est jugée comme étant sortie de la crise et apparaît même comme un modèle à suivre pour l’économiste Paul Krugman. Toutefois, l’Histoire retiendra avant tout que le peuple islandais a joué un rôle central au cours de la crise financière. En mettant la pression sur son gouvernement, il l’a forcé à refuser les compromis initiaux et à parvenir à un accord avec les créanciers, qui s’est traduit par un rééchelonnement significatif de la dette, par un abaissement du taux d’intérêt et surtout la limitation de la garantie de l’Etat à 6% de la progression du PIB, gage de la souveraineté du pays.

Après avoir subi les pressions du FMI et de ses partenaires européens, l’Islande s’est même permise, par la voix de son Président, de demander des comptes à Bruxelles s’agissant de la position ferme qu’ont tenue l’Union européenne, le Royaume-Uni et les Pays-Bas au cours de cette crise. Le retour de la croissance et la baisse du chômage sur l’île lui donnent sans doute raison d’avoir résister contre vents et marées.

Par ailleurs, cette situation contraste avec les mesures d’austérité qui touchent nos amis Grecs et Irlandais tout particulièrement. «  Peut-on demander aux gens ordinaires – les agriculteurs et les pêcheurs, les enseignants, les docteurs et les infirmières – d’assumer la responsabilité de la faillite des banques privées ? » se demandait Ólafur Ragnar Grimsson, le Président de la République islandaise en octobre 2010. Nos responsables européens seraient bien inspirés de garder cette question fondamentale en tête et de regarder la voie qu’a suivie l’Islande pour éviter le marasme économique.

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P.-S.

Sources :

Les économistes atterrés (2011) : 20 ans d’aveuglement. L’Europe au bord du gouffre, Les liens qui libèrent.

www.latribune.fr : « Trois ans après la crise bancaire, l’Islande en quête de justice », le 5 septembre 2011.

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