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Une construction européenne sans cap ?

, par Arnaud Huc

L’Union européenne est elle vouée à ne pas avoir d’idéologie ou de philosophie associée à sa construction ? En effet si Jean Monnet avait par sa méthode néo-fonctionnaliste permis la création de la CECA puis de la CEE on ne peut que constater que cette méthode est arrivée à l’essoufflement. Il faut le dire, la création de l’Europe par des réalisations concrètes sensées s’ajouter les unes aux autres n’a aujourd’hui pour effet que la complication de la structure institutionnelle européenne et ne fait plus avancer la construction dans le sens de la lisibilité et de la démocratie.

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Auteurs

  • Étudiant en Science Politique à l’Université de Montpellier.

Une Europe sans idéologie

La construction de la France républicaine s’est fait à partir de 1789 autour d’une épopée nationale : la révolution française. Cette grande aventure qui a certes mené à 25 années de guerres en Europe a néanmoins eu pour effet de créer chez les citoyens français un terreau commun, une aventure historique unificatrice. Cette révolution a d’ailleurs été le vecteur de la philosophie des lumières. En Europe il n’y a aujourd’hui aucune philosophie « fédéraliste » et encore moins d’épopée européenne.

Tout d’abord comment peut on expliquer que l’Union européenne n’ait pas su se trouver de philosophes ou de penseurs capable d’impulser la construction en y fixant un objectif ? Il faut dans un premier temps savoir que les penseurs de la fédération européenne n’ont jamais été bien nombreux. Dans un article précédent j’avais parlé de la philosophie de Saint-Simon, philosophe qui avait pensé l’Europe dès le XIXème. Kant, aussi, est un des rares qui a pensé l’Europe avant l’heure. En effet dans son livre « Projet de paix perpétuelle », l’union des États européens est considéré comme un moyen pour former un continent sans violence. Néanmoins le projet européen de ces deux philosophes était associé à une philosophie plus globale, ce qui veut dire que l’Europe est d’abord vue comme un moyen et non comme une fin, un moyen d’atteindre la paix sur le continent européen.

Depuis le début du XXe siècle de nombreuses personnes ont permis le développement de l’idée européenne : Spinelli, Marc, Monnet, Schuman... Ces différents penseurs ont des origines idéologiques différentes puisque Spinelli était communiste tandis que les autres étaient de tendance chrétienne-démocrate. Les philosophies respectives des différents auteurs sont un peu disparates puisque tandis que certains comme Monnet et Schuman vont mettre l’accent sur l’intergouvernementalisme et la coopération des États pour créer une union économique, d’autre comme Spinelli vont promouvoir le vote des députés européens au suffrage universel, garantie de démocratie directe (son but sera atteint dès 1974). De ce magma d’idée qui durera des années 50 aux années 70, il ne s’est néanmoins jamais dégagé une idéologie fédéraliste unifiée.

Une Europe sans but ?

Certes , l’absence d’idéologie dans laquelle les Européens pourraient s’identifier est un problème, mais ce n’est pas le seul. On peut se demander si en plus de ne pas avoir eu de philosophie « officielle », l’Europe n’a elle pas péché en ne se fixant pas d’objectif à long terme ?

Nous savons tous que la CECA puis la CEE avaient pour but de pacifier le continent européen, ce but a été atteint puisque voilà 65 ans que l’Europe n’a pas connu la guerre. Seulement peut on continuer une construction politique sans but nouveau ? En effet puisque le but initial de l’Union a été atteint et puisqu’il ne figure pas dans les traités de buts définis pour la construction européenne alors il ne faut pas se plaindre du non engouement des citoyens européens dans l’aventure européenne.

En effet, la création de l’État nation reposait à la fois sur une doctrine qui remontait aux travaux de Jean Bodin et à la philosophie des Lumières, c’est d’ailleurs Sieyès qui a mis un nom sur la forme de souveraineté dont l’État nation est le résultat : la souveraineté nationale, et un élan, à savoir la révolution française (dans le cas français).

Dans le cadre de la construction européenne, non seulement il n’existe ni idéologie, ni but, ni même un précédent historique sur lequel s’appuyer. On admet communément que l’Union européenne est aujourd’hui une organisation internationale sui generis, c’est à dire qu’elle n’est pas un État. On sait très bien que cette qualification ne sera pas éternelle et que l’Union devra évoluer, de préférence vers une forme fédérale.

Le cœur du problème européen est la réunion de ces trois éléments. En effet pour construire un édifice il faut des plans (but à atteindre), l’envie de le réaliser (philosophie), et parfois un modèle sur lequel s’appuyer (précédent historique). Dans le cadre de l’Union européenne, il y a absence des trois, la construction se fait à l’aveugle, pire elle se fait en réaction des différents stimuli internationaux (crise économique, faillite grecque...). La construction ne pourra redémarrer que si le peuple se réapproprie ce projet, et cela ne peut se faire que par la création d’une idéologie fédéraliste et par la fixation d’un but à atteindre pour l’Union européenne.

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Vos commentaires

  • Le 3 juillet 2012 à 08:06, par Xavier En réponse à : Une construction européenne sans cap ?

    « une aventure historique unificatrice » À propos de la Révolution française ? Vous voulez sans doute parler du massacre des Vendéens, des royalistes d’autres régions, puis celui de révolutionnaires à Marseille et à Lyon notamment ?

    « Il faut le dire, la création de l’Europe par des réalisations concrètes sensées s’ajouter les unes aux autres n’a aujourd’hui pour effet que la complication de la structure institutionnelle européenne et ne fait plus avancer la construction dans le sens de la lisibilité et de la démocratie. » Précisément parce que de nombreuses réalisations n’ont été ni concrètes, ni lisibles. Il n’y a eu que la CECA, la CEE, Schengen et l’euro. Le reste est soit complètement impalpable pour les citoyens, soit fait à moitié (le Parlement européen !).

    Entièrement d’accord avec votre conclusion. On navigue à vue et aucun dirigeant politique n’avance pour autre chose que sa petite carrière et ses amis. Je rigole à chaque fois que je lis que Hollande est un européen convaincu.

  • Le 3 juillet 2012 à 14:06, par Arnaud Huc En réponse à : Une construction européenne sans cap ?

    Je ne partage pas votre point de vue sur la révolution. Oui la révolution a été sanglante, rien que les guerres conduites par la république jusqu’en 1799 ont couté la vie à près de 500.000 soldats et je ne parle pas des vendéens ou des fédéralistes qui ont été massacrés dans l’Ouest ou dans le Sud (plus de 200.000 morts) ni des personnes qui ont été guillotinés

    Il n’en est pas moins vrai que malgré les heures sombres de la révolution, cette dernière s’est imposée dans l’esprit collectif comme étant un moment capital de notre histoire, marquant le début du rêve républicain. Si aujourd’hui la culture républicaine est un peu moins présente que sous la troisième république, elle reste néanmoins forte et se réfère à « notre épopée nationale » qu’est la révolution.

    Pour le deuxième et troisième point de votre commentaire je suis d’accord avec vous. C’est la conjonction de l’absence de vision à long terme et de réalisations fortes (la dernière étant l’euro) qui éloignent l’Europe du peuple.

    Arnaud Huc

  • Le 3 juillet 2012 à 19:38, par Xavier En réponse à : Une construction européenne sans cap ?

    Notre épopée nationale est malheureusement plus le fruit de la propagande et des massacres qu’autre chose. Heureusement que l’épopée européenne ne se construit pas ainsi. Cette lente construction démo-technocratique ne suscite pas les passions... Peut-on en susciter sans massacres et idéologies meurtrières ?

  • Le 4 juillet 2012 à 12:15, par Un Citoyen En réponse à : Une construction européenne sans cap ?

    L’identité et le sentiment d’appartenance à un ensemble, se construisent toujours par opposition à quelque chose dont on sait qu’on est différent. Or, la construction de l’ensemble fédéral souhaité par certains n’englobe aucun aspect qui pourrait être constitutif d’une identité européenne. Et dans un monde dans lequel règne « l’uniformisation de marché », je me demande bien quels sont les points communs qui existent entre les européens, si ce n’est d’être aliénés et soumis à la dictature de la société de consommation et de l’économie capitaliste néo-libérale.

  • Le 4 juillet 2012 à 22:27, par Bernard En réponse à : Une construction européenne sans cap ?

    Lecteur très occasionnel du Taurillon ( par l’intermédiaire d’Europe-Midi) mais militant convaincu de la cause européenne au sein du ME-F, je souscris tout à fait à votre conclusion : l’Europe sera fédérale ou ne sera pas et nos peuples se réapproprieront le projet si ceux qui le promeuvent le font, non en douce et sans le dire mais en le portant haut, avec force. Je m’inscris en faux, en revanche, quand vous ne retenez de Jean Monnet que ce que vous qualifiez de méthode « néo-fonctionnaliste » ou lorsque vous faites de lui et de Schumman des apôtres de l’intergouvernementalisme. Si l’approche pragmatique, la méthode des petits pas de Jean Monnet permettait de surmonter, cinq ans après la fin de la seconde guerre mondiale, les suspicions et les amertumes,et de « créer, par des réalisations concrètes, des solidarités de fait » ( la crise actuelle de la dette nous montre que ce ne sont pas seulement des mots), la déclaration du 9 mai 1950 dit explicitement qu’il s’agit de « réaliser les premières assises concrètes d’une Fédération européenne ». En un mot, une méthode pragmatique au service d’une formidable ambition que Jean Monnet inscrit sur la page de couverture de ses Mémoires : « Nous ne coalisons pas des Etats, nous unissons des hommes ». Le contraire de l’intergouvernemental dont l’histoire tragique de l’Europe avait montré la terrible inefficacité. Quel esprit visionnaire, quel courage politique ! Heureusement qu’en 1950, on n’attendait pas les résultats des sondages pour prendre une telle décision... En bref, oui à la refondation du rêve européen sur la base d’un fédéralisme clairement affirmé mais le projet des Pères fondateurs, surtout quand on se rappelle les circonstances de l’époque, demeure une référence historique qui, pour moi, force le respect et l’enthousiasme.

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