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Union budgétaire : un enjeu démocratique

, par Bernard Barthalay

Quelques économistes, ceux qui n’ont pas versé dans la croyance quasi-religieuse à l’auto-régulation « naturelle » des marchés, et n’ont pas anticipé les risques d’une financiarisation excessive de l’économie mondiale au détriment de l’activité productive réelle, ceux aussi que le bon sens et la mémoire historique ont tenu à l’écart d’un recours excessif à des modèles mathématiques fondés sur des prémisses fausses, comprennent aujourd’hui l’erreur de départ de l’Union monétaire. Il ne s’agit pas seulement comme on le dit souvent d’un défaut de coordination des politiques économiques générales des États. Il ne fallait pas être grand clerc pour prévoir que cette fonction, dévolue au Conseil depuis le Traité de Rome, ne serait pas remplie après la création de l’euro plus qu’avant. Encore fallait-il définir l’objet de cette fonction, et convenir qu’une instance intergouvernementale était hors d’état de la remplir.

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Auteurs

  • Bernard Barthalay, économiste, fut titulaire de la chaire Jean Monnet (1991-2010) d’économie européenne à l’Université Lumière (Lyon 2). Il est président du réseau d’initiatives Puissance Europe/Weltmacht Europa.

Dans un monde où les Allemands mériteraient seuls de réussir, par leur travail, Angela Merkel aurait raison sur presque tout : des finances publiques soutenables sont préférables à des déficits et à un endettement excessifs ; un excédent commercial structurel est préférable à un déficit ; chaque euro levé par l’impôt ou par l’emprunt doit être dépensé utilement et efficacement ; la seule richesse est le travail ; une croissance saine se fonde sur l’amélioration de la productivité ; les salaires ne peuvent pas progresser plus vite que la productivité ; la modération salariale est un gage de compétitivité ; l’exportation est le seul moteur de la croissance quand la demande intérieure est saturée, etc. On pourrait allonger cette liste de principes d’une gestion de bon père de famille à l’usage des peuples au travail.

Mais ce qui vaut pour une économie spécialisée dans des productions à forte valeur ajoutée et environnée de pays dont les choix de spécialisation ont été moins pertinents, ne vaut pas quand ces pays aspirent légitimement à rattraper la productivité, le niveau et la qualité de vie de l’économie la plus productive. Dans une économie relativement fermée comme celle de l’Europe, les déficits commerciaux des partenaires de l’Allemagne sont, à peu de choses près, l’exacte contrepartie de l’excédent allemand. Dans le monde fini qui vient, pour parler comme Paul Valéry, ce déséquilibre ne sera plus européen mais mondial, avec la Chine. Tous les pays d’Europe aujourd’hui, du monde demain, ne peuvent pas maintenir des excédents commerciaux. Il y a nécessairement à chaque instant un déficit pour compenser un excédent. C’est l’impasse du mercantilisme, connue depuis le XVIIIe siècle.

A la longue, les pays déficitaires sont structurellement endettés et les pays excédentaires sont les créanciers des premiers. Si d’aventure, ces pays se donnent une monnaie unique, sans autre précaution, cette union monétaire est vouée à l’éclatement (l’accumulation des dettes d’un côté et des excédents de l’autre ne peut pas durer éternellement) ou à l’unité, soit par l’hégémonie d’un État sur tous les États (un empire), soit par la fédération d’États égaux en droits et en obligations. Pourquoi ? John Maynard Keynes a donné la réponse en 1944 à la Conférence de Bretton-Woods : une union monétaire (il avait le projet d’une monnaie mondiale, le bancor) n’est viable qu’équipée d’un mécanisme de recyclage des excédents (MRE) ou, pour le dire autrement, de rééquilibrage, par transfert des excédents vers les pays en déficit.

Les Américains, après la guerre, ont démontré par le Plan Marshall qu’ils avaient compris l’idée. L’hégémonie du dollar alla de pair avec un recyclage massif des excédents américains sur l’Europe et le Japon. Ce qu’ils ont rejeté, c’est l’idée d’une institution supranationale qui accomplirait ce recyclage en dehors du contrôle politique de Washington.

L’Europe en est exactement à ce point. Ou bien le Tribunal constitutionnel allemand et le Bundestag refusent la création d’un Trésor fédéral (donc, en définitive, un gouvernement démocratique de l’Europe), et la zone euro est placée, comme l’Ouest de l’après guerre, sous l’hégémonie de l’État le plus puissant, ou bien les États membres de la zone euro, tous ensemble, adoptent dès maintenant un plan par étapes vers la réalisation de l’union budgétaire (donc, en réalité, politique), dont la première étape inclurait une forme de MRE, dans le respect des traités et du fiscal compact, sans monétisation de la dette, sans garantie de la dette des pays périphériques par les pays en excédent, sans transfert de souveraineté, sans réforme ou renégociation des traités, seulement en utilisant intelligemment les outils existants : MES-FESF, BEI, FEI, ABE. C’est la voie (étroite) de la solidarité européenne vers une solution de la crise des dettes souveraines dans la zone euro.

Ce plan existe. C’est la « proposition modeste » de Stuart Holland et Yanis Varoufakis. Il est connu des milieux académiques et des experts, il a reçu l’aval de la Confédération européenne des syndicats, les encouragements du financier George Soros, il ne soulève pas d’objections solides ni de la part des économistes, ni de la part des marchés, il a été adopté par une majorité de trois contre un au Comité économique et social de l’Union européenne (avis Cedrone), mais il ne semble pas encore avoir retenu l’attention des capitales, ou des institutions habilitées à le mettre en œuvre, pour autant que les États membres le leur demandent, d’un commun accord. Pour la même raison que celle du refus initial par les États-Unis d’Amérique de l’idée de Keynes. Berlin et, probablement, la Bundesbank, et plus généralement les États, ne veulent pas voir grandir, à côté d’eux, un puissant pouvoir financier capable de rendre en quelques mois, par l’efficacité de son action, toute sa légitimité et sa pertinence à l’objectif des Fondateurs, les États-Unis d’Europe.

Les Européens n’ont cependant pas à trembler. Berlin n’établira pas sur l’Europe une nouvelle forme d’empire. Berlin ne le peut pas, ne peut pas le vouloir : la Loi fondamentale l’oblige à vouloir une Europe démocratique, fédérale et sociale. Berlin n’a pas d’autre choix. On pourrait d’ailleurs démontrer que tout retard pris maintenant dans cette voie sera préjudiciable à la stabilité financière de notre continent, au redressement de son économie et, si l’on veut bien entendre les Grecs, à l’avenir de la démocratie.

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Article initialement paru dans le n°156 de la revue Fédéchoses, presse fédéraliste

Vos commentaires

  • Le 27 juillet 2012 à 09:15, par Xavier Chambolle En réponse à : Union budgétaire : un enjeu démocratique

    - « ceux qui n’ont pas versé dans la croyance quasi-religieuse à l’auto-régulation « naturelle » des marchés, et n’ont pas anticipé les risques d’une financiarisation excessive de l’économie mondiale au détriment de l’activité productive réelle »

    Ca commence fort ! Pourquoi l’économie se financiarise-t-elle de manière excessive ? À cause de l’auto-régulation et des marchés ? Non ! Précisément à cause de la régulation (barrière à l’entrée du marché) et des interventions de l’État. Sans les sauvetages honteux des banques, sans cette théorie du too-big-to-fail, donc sans la protection implicite, puis explicite, des États sur le secteur financier, 1) les banques ne seraient probablement pas devenues encore plus "big" et 2) le secteur financier aurait subi un choc violent, un grand nettoyage.

    Avant d’accuser le marché, il faut donc regarder tout ce qui a été fait pour permettre une telle financiarisation de l’économie ! L’État a quasiment annihilé le risque… Pas étonnant que ça ne tourne pas rond.

    Pourquoi se préoccuper de la balance du commerce ? Les USA ont un déficit commercial continu depuis les années 70… Et se préoccupe-t-on de la balance du commerce entre l’Alsace et la Lorraine ? Non ! Ou bien entre la Californie et le Nevada ? Non plus.

    - « A la longue, les pays déficitaires sont structurellement endettés et les pays excédentaires sont les créanciers des premiers. »

    Ah bon ? Pourtant le Japon est excédentaire depuis des décennies, et notamment les dernières 20 années… Ca ne l’empêche pas d’être viscéralement endetté et d’avoir une croissance nulle !

    Comme vous vous focalisez sur ces points, vous omettez complètement de mentionner que les pays qui se sont trop endettés ont également (surtout ?) manqué de rigueur, ont été clientélistes et ont abusé des politiques… keynésiennes.

    Selon vous la crise des dettes souveraines se règlera avec la solidarité européenne, à travers les mécanismes et institutions actuelles (ce qui est toujours nettement préférable aux autres options que vous écartez, heureusement, à savoir la monétisation de la dette et les garanties de la dette par les pays forts). Malheureusement, sans réformes des États-cigales, sans rigueur budgétaire, donc réduction de leurs dépenses, la solidarité aura vite ses limites, car on ne peut pas aider indéfiniment.

    - « il ne soulève pas d’objections solides ni de la part des économistes »

    Donc, si je comprend bien, il doit y avoir des objections, mais vous jugez qu’elles ne sont pas solides. Reste à savoir, qui sont les économistes pour et ceux contre cette "proposition modeste".

    - « ni de la part des marchés »

    Vous avez dit juste avant que cette proposition n’était connue que des experts et des milieux académiques ! Si je propose la production massive de carottes pour résoudre la crise des dettes souveraines, et que personne n’en entend parler, puis-je conclure que les marchés n’y voient pas d’objections ?

    - Bref. L’analyse me laisse perplexe, l’omission des véritables raisons du surendettement font d’emblée douter de la pertinence de vos solutions. Néanmoins, cette "moindre solidarité" est préférable aux usines à gaz coûteuses que certains proposent.

  • Le 27 juillet 2012 à 16:34, par Loinvoyant En réponse à : Union budgétaire : un enjeu démocratique

    « Ca commence fort ! Pourquoi l’économie se financiarise-t-elle de manière excessive ? À cause de l’auto-régulation et des marchés ? Non ! Précisément à cause de la régulation (barrière à l’entrée du marché) et des interventions de l’État. Sans les sauvetages honteux des banques, sans cette théorie du too-big-to-fail, donc sans la protection implicite, puis explicite, des États sur le secteur financier, 1) les banques ne seraient probablement pas devenues encore plus »big« et 2) le secteur financier aurait subi un choc violent, un grand nettoyage. »

    Oui, too big to fail, effectivement, une des raisons pour lesquelles le système est malade. Comment est-ce arrivé ? Parce que les petits épargnants sont les otages de ces institutions. Il faut donc réguler tout ça pour que ces banques puissent faire faillite.

    « Pourquoi se préoccuper de la balance du commerce ? Les USA ont un déficit commercial continu depuis les années 70… Et se préoccupe-t-on de la balance du commerce entre l’Alsace et la Lorraine ? Non ! Ou bien entre la Californie et le Nevada ? Non plus. »

    Les États-Unis sont doté d’une banque centrale qui peut imprimer des dollars, l’Europe, non. Quant à la balance entre la Californie et le Nevada ? Il y a un budget fédéral pour ça.

    « Ah bon ? Pourtant le Japon est excédentaire depuis des décennies, et notamment les dernières 20 années… Ca ne l’empêche pas d’être viscéralement endetté et d’avoir une croissance nulle ! »

    La balance commerciale globale (mondiale) est zéro.

    « Comme vous vous focalisez sur ces points, vous omettez complètement de mentionner que les pays qui se sont trop endettés ont également (surtout ?) manqué de rigueur, ont été clientélistes et ont abusé des politiques… keynésiennes. »

    Oui, et les exportation des braves pays qui travaillent dur ont pu se faire parce que les folles cigales consommaient (contrairement aux allemand qui voient leur pouvoir d’achat stagner depuis une quinzaine d’année). Le problème du Japon d’ailleurs provient du fait qu’ils ont trop focalisé leur économie sur la production, elle est sur-productive, et la demande mondiale est incapable de suivre. D’ailleurs, Keynes n’a jamais marché avec une économie ouverts et des modèles sociaux structurellement différent (la situation actuelle).

    Pour le reste... hélas, je suis d’accord avec vous, le plan en question ne me convainc pas.

  • Le 30 juillet 2012 à 21:20, par Xavier Chambolle En réponse à : Union budgétaire : un enjeu démocratique

    - « Il faut donc réguler tout ça pour que ces banques puissent faire faillite. »

    Pour l’instant toute la régulation a empêché qu’elles puissent faire faillite. Cette régulation qui instaure des barrières à l’entrée du marché, qui empêche de nouveaux acteurs de venir concurrencer les "too big to fail", ceux-là même qui ont été sauvé alors que tous les petits acteurs ont été abandonné. Oh, surprise, l’Islande a fait exactement l’inverse : les petites banques ont été soutenues, pas les grosses. Et là-bas, ça repart.

    - « Quant à la balance entre la Californie et le Nevada ? Il y a un budget fédéral pour ça. »

    Pour ça quoi ? Le gouvernement US ne va pas compenser un quelconque déficit commercial d’un État. Il dépense dans la santé, la sécurité sociale, la défense, ce genre de choses. Alors, certes cela peut aider à réduire les éventuels conséquences négatives (et positives), mais en Europe on a aussi ce genre de choses : regardez tous les investissements qui ont été financés par l’UE et la PAC.

  • Le 31 juillet 2012 à 10:24, par Julien-223 En réponse à : Union budgétaire : un enjeu démocratique

    @ Xavier

    Pouvez-vous sérieusement comparer les clopinettes des fonds structurels et de la PAC avec les investissements fédéraux américains ? Les montants sont incomparables, et le mode de fonctionnement de ces financements est incomparable. A ma connaissance, le sénat américain ne fixe pas tous les 7 ans un « cadre financier pluriannuel » qui grave dans le marbre une répartition entre Etats du budget fédéral.

  • Le 1er août 2012 à 09:00, par Loinvoyant En réponse à : Union budgétaire : un enjeu démocratique

    La situation économique de l’Islande, ne serait-ce que par sa démographie, n’est pas comparable à la zone euro.

    Et en effet, sans même parler du fonctionnement de ces fonds, la simple proportion du budget fédéral américain par rapport au budget européen est de l’ordre de 1 à 20.

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