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Vivre et voter en RDA

, par Fanny Cohen

Barbarie a voulu interroger notre proche passé européen. En RDA, vous pouviez dire adieu aux élections libres. Et la liberté en prenait un bon coup. G., une Allemande qui a vécu à l’Est et a fui quelques mois avant la chute du mur a accepté de répondre à une interview.

Le mur de berlin – par Frank Kehren

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BARBARIE : Comment les élections étaient-elles organisées en RDA ?

G. : En principe, en RDA, les élections de la Chambre du Peuple, c’est-à-dire de l’organe le plus important du gouvernement et représentation du peuple avaient lieu tous les 5 ans. Évidemment, officiellement, la participation aux élections étaient volontaire et la participation électorale étaient de 99,9% (c’était bien sûr une grosse blague). Au sein de la population, le bruit courait que les résultats des élections étaient truqués (en fait, il était clair qu’ils l’étaient mais il n’y avait pas moyen de le prouver).

Ce n’est qu’en 1990 que, du fait de l’important nombre de scrutateurs chargés du décompte des voix que le celui-ci permit de dévoiler la manifeste supercherie. On ne pouvait pas se permettre de s’abstenir ou de ne pas participer au vote ! D’une certaine manière, on ne pouvait pas sortir de sa tête l’idée que la Stasi maîtrisait cela parfaitement, mais bien entendu, on ne pouvait rien prouver.

Étant donné que nous avons fui en 1989, je n’ai vécu que les élections de 1976, 1981 et 1986. Et je ne me souviens bien d’aucune d’entre elles. Je sais seulement qu’alors que j’étais à l’hôpital en 1981, les scrutateurs sont venus jusqu’à mon lit de malade. Pour qui pouvait-on donc voter ? Je rejetais les partis et les organisations de masse, les personnalités et les représentants, je ne les connaissais pas. Alors je traçais ma petite croix, pliais le bulletin de vote.. et voilà. Crois-moi, dans un pays où l’hégémonie d’un parti est inscrite dans la constitution, je n’avais pas vraiment l’impression de pouvoir changer quoi que ce soit... ça a pris un certain temps pour que la colère, la frustration et la déception soient devenues assez insupportables pour que les masses se mettent à se soulever et à se défendre. D’ailleurs à ce moment-là, notre famille était déjà partie, nous avions déjà „pris le large à l’ouest“ – c’était comme ça que l’on disait.

BARBARIE : Étiez-vous membre de la jeunesse libre allemande ? Quels en sont vos souvenirs ?

G. : En tant qu’écolier, en tant que jeune qui voulait étudier ou qui étudiait, on préférait aller voter, prendre part aux marches des 1e et 8 mai (NDLR : En RDA, le 1e mai était, comme dans d’autres pays socialistes, la Journée Internationale du Travail pour la Paix et le Socialisme) et on se devait bien sûr de faire partie de l’organisation des Pionniers Ernst Thälmann et on était membre de la Jeunesse Libre Allemande ainsi que d’un „collectif d’étudiants socialistes“.

C’était comme ça, sinon tu pouvais dire adieu au bac ou à tes études. Alors, on gardait sa propre opinion pour soi et on s’exprimait le moins possible – sur mon bulletin, on pouvait lire : „utilise ses capacités intellectuelles également dans le travail social“. Notre génération est très certainement totalement schizophrène !

BARBARIE : De quand à quand avez-vous vécu en RDA ? Pouvez-vous évoquer vos souvenirs d’enfance, d’écolière, d’étudiante ?

G. : J’ai vécu en RDA de ma naissance en 1957 jusqu’au 2 octobre 1989. Tu ne me croiras peut-être pas, mais déjà enfant, mon frère et moi, nous racontions qu’un jour, nous fuirions. Nous avions sûrement dit ça pour rigoler, mais je crois qu’au fond, nous considérions cette fuite comme une possibilité. Tout en sachant que nous avons grandi dans un environnement privilégié, nos deux parents étaient médecins, mais on nous a très vite fait comprendre que nous nous devions d’être sérieux à l’école, ambitieux et capables de nous adapter si nous voulions étudier. Pour mes parents, il était clair que cela allait se passer comme ça. Et malheureusement, cela a continué comme ça après l’école : à la fac et même dans la vie professionnelle- on était souvent obligé de faire des choses avec lesquelles on n’était pas d’accord.

Par exemple, entrer dans des organisations telles que la Société pour l’amitié germano-soviétique (NDLR : La Société pour l’amitié germano-soviétique : était une organisation dont le but était de transmettre aux citoyens de RDA des connaissances sur la culture et la société d’URSS.). Et tout cela commençait par des chants à la chorale de l’école – où la plupart des chansons soutenaient l’idéologie socialiste. Un enfant comprend ce genre de choses, remarque qu’on le berne, que l’on ne peut donner sa véritable opinion sur la société, sur la vie de tous les jours, sur l’Église, etc. Dans chaque bulletin de notes, il fallait que figure une appréciation sur ton attitude politique ! Lorsque par exemple le frère d’une de mes camarades de classe a fui à l’ouest en passant par la mer Baltique, tous les écoliers se devaient de manifester leur indignation. Plus tard, cette camarade n’a pas été autorisée à entreprendre des études supérieures.

BARBARIE : Quelles expériences vous ont poussée à fuire la RDA ? Quel a été le point de départ à cette décision ?

G. : En août 1968 (NDLR : Printemps de Prague), nous avons vu passer les tanks la nuit, en chemin pour rendre ce „service d’ami“, à la frontière tchèque. Notre famille était en République Socialiste Tchécoslovaque en août 1968 pendat les émeutes, nous avons vu les tanks, nous avons vécu cette ambiance parmi la population, la haine envers les Allemands qui ont envahi le pays. Et à l’époque déjà, j’ai eu honte. J’ai toujours espéré que mes parents tenteraient leur chance et fuiraient avec nous, franchissant la ligne verte. Enfant, on a déjà une notion de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas.

Plus tard, alors que j’étais étudiante à la fac, la tutelle s’est poursuivie : à nouveau nous avions droit à des heures de formation politique, à nouveau ce combat pour la performance socialiste la plus haute pour devenir un collectif étudiant socialiste. Et puis, tu avais le russe en première langue. Au bout d’un moment, tu finis par détester tout ça, tu rêves de liberté dans ta vie professionnelle, et puis tu es déçue.

Et puis arrivèrent les expériences professionnelles, à Berlin et Bernau – de nouveau des mensonges sur la productivité, sur les biens alimentaires, sur les produits dont la production s’était soit disant accrue, mensonges sur les chiffres de la consommation. Le développement économique à partir des années 70 empirait. La RDA est même allée jusqu’à vendre le pavé de ses rues à l’ouest – la RDA- la plus grande putain d’Europe- c’est ce que l’on entendait à l’époque de la bouche du peuple.

Puis à Berlin. Là, j’ai travaillé au conseil de la circonscription de Bernau, lieu où tous les bonzes avaient fait construire leurs villas et fait grillager leur terrain. Puis, à l’Office foncier communal, j’ai découvert que les anciens propriétaires avaient été dépossédés simplement par décret afin que les ministres puissent obtenir leur quartier d’habitation. Je crois que ça a été la goutte d’eau- j’ai eu honte de travailler là. Bien que je n’aie jamais était membre d’un parti quelconque, et que donc je n’avais aucun rapport avec de tels agissements, je ne voulais plus vivre dans un État comme celui-là – et je ne voulais pas non plus que ma famille y vive.

L’expérience, à Berlin de vivre quasiment à côté du mur, et de ne pas pouvoir rendre visite à sa famille dans la partie ouest de Berlin (malgré plusieurs demandes), rester plantée devant la porte de Brandebourg, comme cela avait été le cas quand j’étais enfant avec mes parents et ne pas pouvoir passer de l’autre côté, devoir rester dans le périmètre de sécurité. Tout ça, ce sont des plaies ouvertes, qui jusqu’à aujourd’hui ne sont pas refermées.

Au début des années 70, j’ai vraiment cru ne plus jamais pouvoir sortir de RDA. Est-ce que tu peux te l’imaginer ? Je ne crois pas que vous, la nouvelle génération, puissiez vous l’imaginer.

L’unique moyen de fuire ce système d’hégémonie du SED (NDLR : sozialistische Einheitspartei Deutschlands : parti unifié d’Allemagne, né de la fusion en 1946 du SPD et du KPD), c’était pour la plupart des gens la fuite dans la construction de sa famille. En RDA, il y avait beaucoup d’enfants ; les mères et les enfants étaient protégés et soutenus par la loi. Après le tournant, tout cela a été réduit en miettes.

BARBARIE : Merci.

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P.-S.

Article initialement paru dans la revue Barbarie

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