Commémorations

11 novembre : Plaidoyer pour un souvenir oublié

, par David Soldini

11 novembre : Plaidoyer pour un souvenir oublié

« Vu dans l’Avenir, la Mort est le résumé et le fond commun de tout ce qui nous effraie et nous donne le vertige… il faut avoir senti passer sur soi l’ombre de la Mort pour réaliser tout ce que la marche dans l’Avenir a de solitaire, de hasardeux et d’effrayant… Ceux qui n’ont pas failli mourir n’ont jamais aperçu complètement ce qu’il y avait devant eux. » (Teilhard de Chardin, La foi qui opère, 1918).

Perdu dans les tranchées, le brancardier Teilhard cherche à vivre. L’Espoir est encore présent...

11 novembre 2006 - Se souvenir des six derniers, qui ont senti l’ombre de la Mort il y a presque un siècle. Se souvenir de la fraternité et de l’Union, de l’Europe qui se déchire et déchire les corps.

Se souvenir : des généraux qui croyaient commander des masses, et des masses qui n’existaient plus.

Quand, au cri autoritaire et fébrile du lieutenant mort de trouille, il fallait monter à l’assaut, dégainer sa baïonnette et espérer réussir à meurtrir la chair de celui d’en face. Parce que, sinon, on était mort.

Difficile de juger l’Histoire. Surtout celle-ci, l’histoire de la Mort et de la guerre inutile.

Alors, on s’efforce de l’oublier pour ne se rappeler que de l’autre, la deuxième, où les méchants sont bien méchants, où le démon est incarné et où les yeux de nos ennemis n’ont plus la décence de refléter notre propre inhumanité.

Tout est limpide : l’Homme (ce qu’il en reste) contre le néant. Pourtant la première guerre mondiale aussi fut dure, humaine, déchirante, peut-être davantage encore.

Une guerre dure, (in)humaine, déchirante

Elle fut dure : 10 millions de morts, 20 millions de blessés. Le cœur de l’Europe dévasté, des armées d’estropiés et des millions de veuves.

Elle fut ’’humaine’’ : rien que l’atrocité humaine, la chaleur du sang et la boue. Le cœur de la matière exposé à qui veut le voir, l’homme à nu, entrailles et tripes à l’air, peur au ventre. La mort en face, tout le temps, sans trêve dans les tranchées, le risque qu’une « marmite » mette fin en quelques instants à cette existence de misère.

Elle fut déchirante : deux peuples, une humanité, deux fronts, le progrés commun vers l’Avenir, deux nations et l’Humanité entière, les quatre continents célèbrent la mort dans un carnage de quatre ans.

Ecoutons encore le brancardier-aumonier Teilhard : « la guerre, entre autre résultats, aura eu celui de mélanger et de forger ensemble, d’une manière que rien d’autre, peut-être, n’eût pu obtenir, les peuples de la terre. » (1916) Leçon oubliée d’humanité.

Un homme, l’Homme, capable devant l’horreur de se dévoiler de se découvrir, « un long manteau glissa de ses épaules et tomba derrière lui : le poids de ce qu’il y a de faux, d’étroit, de tyrannique, d’artificiel, d’humain, dans l’Humanité ». Mystique de l’Unicité dans la diversité, se découvrir tel que l’on est pour se dépasser : voir l’Humanité telle qu’elle est pour mieux la dépasser, logique du dépassement, toujours.

Est-il vraiment possible de se souvenir utilement ?

Comment croire qu’il est aujourd’hui possible de se souvenir utilement, de se souvenir pour dépasser, de se souvenir pour l’Avenir ?

Nous, si plein d’humain et d’artificiel, qui laissons l’homme derrière nous et avançons par slogan, en ordre serré, au rythme enivrant de la publicité et de la communication qui dirigent les foules, orientent les masses, offrent le pouvoir.

Nous en venons à croire que l’homme n’a plus sa place dans le monde, le Personnel est mort, vive l’Artifice. Réduction systématique et organisée de la pensée, écrasement de l’Esprit au profit de la Machine, communicatrice, productrice matrice, de Mort : voilà l’Avenir que nous forgeons.

Alors laissons le souvenir aux autres, aux imbéciles, les faibles, ceux qui sont encore capables de pleurer et de sentir, autrement qu’en représentation, à ceux qui portent la douleur de l’Humanité dans leur cœur et non pas en étendard, à ceux, les enfants, qui nous voient tels que nous sommes : monstrueux.

Oublions les poilus, oublions la boue, les arbres calcinés et les paysages dévastés, et peu à peu, je vous le promets, nous réussirons à oublier l’Homme. Et nous vivrons paisiblement notre inhumanité. Peut être, demain, nous aurons l’occasion de recommencer.

Cette guerre ne nous a rien appris, et voilà le plus grand Mal qu’elle pouvait faire et que nous continuons chaque jour à nous faire...

- Illustration :

Le visuel d’ouverture de cet article est une photographie du monument aux morts pacifiste d’Erqueudreville (département de la Manche). Copyright P. Coepel.

- Sources :

Publié initialement le 11 novembre 2005 et réactualisé depuis lors, ce document est tiré du blog de David Soldini, actuel membre du Bureau national des « Jeunes Européens France ».

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Vos commentaires

  • Le 11 novembre 2006 à 17:53, par Ronan Blaise En réponse à : 11 novembre : Plaidoyer pour un souvenir oublié

    - Bilan de la première guerre mondiale :

    La ’’Grande Guerre’’ (bientôt ’’Première Guerre mondiale’’) a été l’occasion d’une épouvantable hécatombe humaine, une effroyable tuerie sanglante.

    Avec près de 10 millions de morts parmi les soldats tombés lors des combats (auxquels il faudrait ajouter quelques 5,5 millions de victimes de guerres civiles ou d’indépendance menées par la suite, pendant les années suivantes : notamment en Russie, en Europe centrale et dans les Balkans, etc).

    Et plus de 15 millions de civils décédés : à cause des épidémies accentuées par les rationnements alimentaires (Cf. plus de 6 millions de morts de la grippe espagnole), à cause des massacres de population civiles (Cf. plus de 4 millions d’Arméniens, Juifs, Grecs, Syriens déportés et/ou massacrés, etc.), à cause des famines (Cf. près de 5 millions de civils décédés : 2 millions en Russie, 1 million en Autriche-Hongrie et Serbie, plus de 800 000 en Allemagne et à peu près autant en Roumanie...) ou à cause de la guerre sur mer et dans les airs (soit environ 100 000 morts).

    Ainsi, la France a perdu environ 1 400 000 hommes (soit environ 10% de sa population) contre 2 millions de morts pour l’Allemagne (soit 9,8% de la population), 1,7 millions de morts pour la Russie (soit 4,5% de sa population), 1 million de morts pour l’Autriche-Hongrie (soit 9,5% de sa population), 750 000 morts pour le Royaume-Uni (soit environ 5% de la population) et près de 450 à 500 000 pour l’Italie (soit environ 6% de sa population).

    Dix milions de soldats tués au combat et quinze millions de civils assassinés auxquels il faut ajouter environ 700 000 veuves, environ 750 000 orphelins en France et plus de 6 500 000 infirmes et invalides de guerre rien qu’en Europe (et 2,8 millions d’entre eux rien qu’en France).

    Sans même parler de l’effondrement du taux de natalité (entre 1914 et 1918, le déficit des naissances est estimé à plus de 1 million de naissances en France et à près de 3,5 millions de naissance pour l’Allemagne). Tout ceci entraîne alors un profond déséquilibre de la population au profit des personnes âgées (qui représentent alors plus de 13,6% de la population...).

    Rappellons là le bilan humain du conflit pour la seule France : plus d’1,3 millions de morts au front (soit 16.5% des forces armées engagées) : 900 000 tués au feu, 250 000 morts de blessures, 175 000 morts de maladies.

    Soit entre 25 et 30% des hommes de 18 à 27 ans : soit la partie la plus vigoureuse de la population française, paysans et intellectuels étant tout particulièrement atteints (dont un millier de polytechniciens et normaliens, plus de 30 000 membres des professions libérales et plus de la moitiée des instituteurs alors mobilisés).

    Sans même parler de la baisse inquiétante de la natalité et sans même évoquer les milliers de civils décédés de la mortalité engendrée par toutes sortes de restrictions et privations. Bref : la France aux 90 départements de 1921 (et avec l’Alsace-Moselle recouvrée, aux près de 1,8 millions d’habitants...) compte néanmoins près de 600 000 habitants de moins que la France aux 87 départements de 1913 (avec 39,2 au lieu de 39,8 millions d’habitants).

    Et ce, sans même évoquer le bilan économique et matériel, il est vrai tout aussi catastrophique...(beaucoup d’infrastructures ont été détruites : ponts, routes, voies ferrées, etc). Soit, rien qu’en France : près de 225 000 maisons totalement détruites (plus de 340 000 partiellement), plus de trois millions d’hectares de terres agricoles et d’espaces forestiers bouleversées, et 2400 kilomètres de voies ferrées (et plus de 1500 kilomètres de canaux rendus inutilisables).

    Soit des coûts totaux évalués rien que pour la France à 35 milliards de francs-or (et un coût total - pour tous les belligérants - d’environ 2 500 milliards de franc-or de dommages aux biens et aux personnes subies par l’ensemble des belligérants, dépenses de guerre effectuées par eux comprises).

    Tel est le bilan humain et matériel immédiat de la ’’Grande Guerre’’, cette ’’guerre civile européenne’’ (l’expression est du Maréchal Lyautey) : un désastre aux conséquences humaines, matérielles, psychologiques et politiques absolument catastrophiques.

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