Élargissement : l’Europe a-t-elle vraiment le choix ?

par Xavier le Den, des Euros du village (www.eurosduvillage.com)

, par Xavier le Den

Élargissement : l'Europe a-t-elle vraiment le choix ?

En mai dernier, la Commission a donc décidé de reporter à l’automne 2006 sa décision finale sur la date d’entrée de la Bulgarie et de la Roumanie dans l’Union européenne.

Ce choix, s’il a été accueilli avec soulagement à Sofia et Bucarest, qui craignaient un report de la date d’adhésion, n’est pourtant pas aussi lourd de conséquences pour le prochain élargissement, qui aura lieu au plus tard en 2008, qu’il ne l’est potentiellement pour la poursuite de la politique d’élargissement en tant que telle.

En effet, si les leviers dont dispose l’UE pour contraindre les deux pays entrants sont a présent limités, la décision est annonciatrice d’un fléchissement dans la politique d’élargissement de l’Union.

Pour autant, l’UE a-t-elle vraiment la possibilité d’éviter ce qui ressemble, pour beaucoup, à une fuite en avant ?

La date d’adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie : l’essentiel est ailleurs

Privées de leur ticket d’entrée par le Conseil européen de Copenhague en 2002, celui-là même qui avait donné le feu vert à l’élargissement ’big-bang’ à l’est, la Bulgarie et la Roumanie ont achevé les négociations d’adhésion depuis décembre 2004 et ont signé leur traité d’adhésion en avril 2005.

Néanmoins, certainement conscients de la nécessité d’inciter les deux pays entrants à poursuivre jusqu’au bout les efforts consentis depuis l’ouverture des négociations décidée par le Conseil européen d’Helsinki en 1999, la Commission et les Etats membres avaient pris soin de prévoir dans le « protocole relatif aux conditions et modalités d’admission de la République de Bulgarie et de la Roumanie à l’Union européenne » une clause de sauvegarde permettant le report d’un an de leur adhésion prévue, en principe, au 1er janvier 2007. La Commission a préféré ne pas utiliser cette clause, en tout cas pas tout de suite, puisqu’elle a décidé de reporter à l’automne 2006 sa décision finale.

Plusieurs éléments peuvent expliquer la position adoptée par la Commission dans son rapport de suivi du mois de mai dernier. La nécessité pour les deux pays entrants de concentrer leurs efforts sur les points mentionnés dans le rapport est indéniable. La Commission a voulu, à l’évidence, accentuer la pression sur la Roumanie et la Bulgarie en se servant de la clause de report comme d’une menace. Activée, celle-ci n’aurait pas eu l’effet escompté. Après tout, 2007 ou 2008, ce n’est pas si loin et, une fois passée la déception provoquée par le report, les deux pays se seraient tranquillement dirigés vers une adhésion qui leur est de toute façon acquise, sauf improbable refus des parlements nationaux qui n’ont pas encore ratifié le traité d’adhésion.

Pourtant, on peut douter de la pertinence d’un tel outil. Car si les lacunes relatives à la mise en œuvre du chapitre 7 de l’acquis, concernant l’agriculture, peuvent être comblées à court terme, les problèmes liés au chapitre 24 de l’acquis sur la coopération dans le domaine de la justice et des affaires intérieures, et ayant trait aux questions de corruption, de crime organisé ou de fonctionnement de la justice, ne peuvent être réglés par des mesures techniques adoptées dans l’urgence. Ces problèmes sont profonds et doivent faire l’objet de changements quasi-culturels. Les objectifs fixés par la Commission exigent que les efforts employés pour reformer le cadre de fonctionnement de la justice et modifier les pratiques judicaires soient poursuivis sur le long terme. Ils nécessitent de longues et minutieuses enquêtes aboutissant à des procès équitables et à la condamnation exemplaire des coupables. Il va sans dire que la Commission ne s’attend pas à des résultats spectaculaires d’ici a octobre 2006 dans ces domaines. Même en Roumanie, où les progrès réalisés sont soulignés dans le rapport de suivi de la Commission, les problèmes ne sont pas pour autant résolus.

Par conséquent, si une annonce anticipée du report de l’adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie aurait eu un effet contreproductif, la menace du report ne peut avoir en soi que peu d’impact sur l’état de préparation (ou d’impréparation) des deux pays. Les leviers dont dispose aujourd’hui l’UE, peut-être plus efficaces que la clause de report, et en tout cas plus adaptés à la situation actuelle, sont les mesures de sauvegarde mentionnées dans le protocole au traité d’adhésion. L’article 36 prévoit le cas de difficultés économiques graves dans un secteur d’activité ou dans une région donnés ; l’article 37 envisage un dysfonctionnement grave du marche intérieur ; l’article 38, enfin, prévient de graves manquements à la transposition, à la mise en oeuvre ou à l’application des décisions cadres ou de tout autre engagement, instrument de coopération et décision afférents aux questions de justice et affaires intérieures. Ces dispositions permettent à un ou plusieurs Etat membres de l’UE, jusqu’à trois ans après la date d’adhésion, de saisir la Commission qui peut prendre toute mesure appropriée. Le cas d’un mauvais fonctionnement du marché intérieur peut conduire à des mesures protectrices de nature à inciter les Etats membres à se mettre en conformité avec l’acquis communautaire. Cela inclut la suspension des relations entre la Roumanie ou la Bulgarie et les Etats membres estimant subir les conséquences de ce mauvais fonctionnement. A cet instrument, il faut ajouter la possibilité pour la Commission de poursuivre l’Etat réfractaire devant la Cour de Justice des Communautés européennes, ou encore la suspension du versement des fonds structurels, également envisageable en cas de malversation. Dans le domaine de la justice et des affaires intérieures, les mesures que la Commission serait susceptible de prendre, limitées compte tenu de la nature intergouvernementale de la coopération dans ces domaines, pourrait s’accompagner d’une exclusion de la Roumanie et de la Bulgarie des initiatives communes, et d’une mise a l’écart dans le fonctionnement de la justice européenne.

Enfin, il n’est pas inutile de rappeler que sur les bases des articles 6 et 7 du traité sur l’Union européenne, les Etats membres peuvent décider à la majorité qualifiée du Conseil de suspendre le droit de vote au Conseil d’un pays membre où sont constatées des violations aux principes de la liberté, de la démocratie, du respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales, ainsi que de l’Etat de droit. Si l’UE a été quelque peu échaudée par le précèdent autrichien, le recours à ces dispositions n’est pas à exclure, compte tenu du contexte dans lequel l’élargissement à la Roumanie et à la Bulgarie s’effectue.

Les moyens de pression pour inciter les deux pays entrants à poursuivre les efforts accomplis lors du processus d’adhésion ne manquent donc pas. L’impression générale d’être des Etats membres de seconde classe pourrait être politiquement préjudiciable aux gouvernements en place, qui n’auraient pas d’autre choix que la voie du changement pour éviter la sanction de l’opinion publique. Les signaux envoyés aux investisseurs pourraient également s’avérer économiquement coûteux pour les pays entrants, qui attendent tant de leur adhésion à l’Union européenne pour doper rapidement leur économie.

On peut donc s’interroger sur les motivations de la Commission. Certes, en reportant sa décision sur la date d’adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie, celle-ci se garde un levier d’action et maintient la pression sur les deux entrants. Mais elle connaît aussi les limites de ce levier, et la décision aurait peut-être été différente si l’important n’avait pas été ailleurs. Il suffit d’observer la réaction des voisins de l’UE, entrants ou candidats, pour décoder le message envoyé par Bruxelles. D’un côté, la Roumanie et la Bulgarie ont plutôt bien accueilli le rapport de la Commission, encourageant à leurs yeux. Ils ont promis de redoubler d’efforts pour combler les lacunes soulignées et s’y emploieront à n’en point douter, sans que personne ne soit pour autant dupe des résultats concrets à attendre en cinq mois. Par contre, du côté des candidats, Croatie et Turquie, le rapport de la Commission a alimenté leur inquiétude. La ’grande fatigue’ de l’UE ne leur a pas échappé et ils savent qu’ils sont en première ligne pour subir les conséquences du durcissement que la décision du 16 mai semble annoncer.

La Commission s’est résignée à ralentir le rythme de l’élargissement

La Commission semble en effet avoir enfin admis l’idée que tout ne va pas forcement pour le mieux dans une Europe aussi élargie que possible, et qu’une série de rapport vantant les bienfaits de l’élargissement ne pouvait suffire à guérir l’UE de la dépression qu’elle traverse depuis le double « non » essuyé par le Traité constitutionnel. Car des nombreux facteurs pouvant expliquer ce rejet, et plus généralement l’euroscepticisme des opinions publiques, l’élargissement ’big bang’ à l’Est, bien mal préparé sous certains aspects, et l’impression de perdre pied dans une Europe où il est de plus en plus difficile de se sentir chez soi, bref, une politique d’élargissement qui s’est mise à ressembler de plus en plus à une fuite en avant, expliquent pour une bonne part l’euro-dépression actuelle.

Jusqu’alors, la Commission européenne préférait ignorer totalement les signes de décrochage, et ne jurait que par l’élargissement. Après Günter Verheugen, qui avait fini par apparaître enlargement-addict tant il s’était dépensé pour réussir « son » élargissement, on aurait pu légitimement s’attendre à ce que Olli Rehn soit plus mesuré dans ses velléités. Pourtant, à peine l’intégration des dix nouveaux Etats membres opérée et la Commission Prodi remplacée, le feu vert a été donné à l’ouverture des négociations avec la Turquie et la Croatie, et le statut de candidat officiellement accordé à la Macédoine. Il ne fallait sans doute pas en attendre moins de la part de la Commission, dont les pouvoirs dépendent largement de son volontarisme, et encore moins d’un Commissaire à l’élargissement menacé de chômage technique à court terme... La Commission a donc imposé son rythme et entraîné derrière elle les gouvernements des Etats membres, dans une sorte d’emballement général que personne n’a osé ralentir.

Mais depuis le ’non’ français et néerlandais, les petits signes se sont depuis multipliés, qui montrent que la Commission a enfin admis que l’élargissement à l’Est avait effectivement été un gros morceau à avaler, et qu’un changement s’imposait pour préserver la cohésion interne de l’UE. Après avoir annoncé la couleur dans son « Document de stratégie pour l’élargissement » (ou « Enlargement strategy paper ») de novembre 2005, en prônant « l’application d’une conditionnalité juste et rigoureuse », la Commission a donné un sérieux coup de vis à sa politique le 16 mai dernier : la Roumanie et la Bulgarie ont été prévenues de ne pouvoir intégrer l’UE au 1er janvier 2007 que si des progrès sont réalisés dans les domaines soulignés par le rapport de suivi ; le même jour, la Lituanie s’est vue refuser l’entrée dans la zone euro pour un dépassement du critère d’inflation de 0,1 points. Ces deux décisions marquent une rupture par rapport à l’application toute relative de la conditionnalité ayant eu cours jusqu’alors. Avec le recul (et du propre aveu de Günter Verheugen), il est aujourd’hui évident que les huit pays d’Europe centrale et orientale ont été admis dans le club européen sans être tous prêts au regard des critères posés à Copenhague en 1993. Cela est patent pour la Pologne, par exemple, dont l’état réel de préparation, que ce soit au niveau du fonctionnement de son économie ou de la mise en œuvre de l’acquis communautaire, était loin d’atteindre ce qui était officiellement exigé des pays entrants. Il en va de même pour les critères d’entrée dans la zone euro, qui ont été mollement appliqués à certains Etats membres : la Grèce, l’Italie et la Belgique ont adopté la monnaie unique alors que ces pays ne respectaient pas les critères de convergence, à un degré bien plus préoccupant que la Lituanie en 2006.

Les temps changent. Avant que les pays d’Europe Centrale et Orientale ne frappent à la porte de l’UE, cette dernière n’avait pas ressenti le besoin d’évaluer les pays candidats, ni de les préparer à l’intégration. L’idée du marché unique était à peine sortie des cartons de la Commission et l’acquis communautaire était d’une taille considérablement réduite par rapport à ce qu’elle est aujourd’hui. De plus, si l’Irlande en 1973, la Grèce en 1981, l’Espagne et le Portugal en 1986, accusaient tous un retard de développement économique significatif lors de leur adhésion à l’UE, l’outil privilégié pour aider les candidats à combler le fossé était l’adhésion elle-même, notamment via les fonds structurels. Le programme PHARE, visant à aider les pays candidats à réformer et consolider leur économie, n’a été crée qu’en 1989. Depuis, le Conseil Européen de Copenhague de 1993 a fixé les critères politiques et économiques devant être respectés pour adhérer à l’UE, et la politique d’élargissement telle que nous la connaissons a vu le jour. Pour autant, ces critères n’ont pas été strictement appliqués, sinon sur la forme. L’objectif, en réalité, était tout autant de rassurer les Etats membres que de préparer les pays candidats.

Mais voici donc venu le temps de l’intransigeance. La Commission a trouvé dans une application plus stricte des critères d’adhésion un moyen de faire bonne figure, de retarder tout nouvel élargissement et de donner à l’UE le temps de reprendre sa respiration. Ce changement d’attitude ne vise pas la Bulgarie et la Roumanie, dont l’adhésion est acquise. Un retard de douze mois sur le calendrier – d’ailleurs très hypothétique, tant il est improbable que la Commission ait le courage de passer de la menace à l’acte – ne serait que le dommage collatéral de ce qui vise en réalité les élargissements annoncés aux Balkans et à la Turquie.

« Capacité d’absorption » et « avenir de l’Union » en question

Une plus stricte application des critères d’adhésion est donc la première voie empruntée pour tenter de freiner l’élargissement, une option « soft » qui présente l’avantage de ne pas avoir à poser clairement la question des limites de l’élargissement. A contrario, la « capacité d’absorption » de l’Union, introduite en 1993 par le Conseil européen de Copenhague et tout récemment ressortie par la Commission dans son « Document de stratégie pour l’élargissement » de novembre 2005, a été pensée comme l’indicateur des limites à ne pas franchir en matière d’élargissement. Les conclusions du Conseil européen de Copenhague mentionnaient « la capacité de l’Union à assimiler de nouveaux membres tout en maintenant l’élan de l’intégration européenne » comme étant « un élément important répondant à l’intérêt général aussi bien de l’Union que des pays candidats ». C’est ce qu’on appelle aujourd’hui la « capacité d’absorption », un concept qui reste à définir.

Le Parlement européen, dans un rapport adopté le 16 mars 2006, et le Conseil, dans ses conclusions du sommet de Bruxelles des 15 et 16 juin 2006, ont demandé à la Commission de clarifier les principes qui conditionnent cette capacité d’absorption, et ce afin d’en faire un facteur décisif des élargissements à venir. C’est le « Document de stratégie pour l’élargissement » de la Commission qui réintroduit le concept à la fin de l’année 2005, en se référant à la « capacité d’assimilation » comme la nécessité pour l’Union de « s’assurer de pouvoir conserver ses moyens d’agir et de décider suivant un juste équilibre au sein de ses institutions, de respecter les contraintes budgétaires et de mettre en oeuvre des politiques communes qui fonctionnent bien et atteignent leurs objectifs. » Olli Rehn, dans un discours donné le 19 mai, a tenté de tracer les grandes lignes de la définition à venir, considérant que la capacité d’absorption consiste à déterminer « si l’UE peut accepter de nouveaux membres et continuer à fonctionner efficacement ». Il a relevé deux facteurs à prendre en compte : « la transformation des pays candidats en dignes Etats membres et l’évolution des politiques et des institutions de l’UE ».

Nous avons déjà évoqué le premier facteur concernant l’état de préparation des candidats. Le second est plus fondamental encore : il s’agit de remettre l’UE en état de marche en la dotant de politiques et d’institutions lui permettant de fonctionner à 27 et peut-être d’accueillir ensuite de nouveaux membres. Car si la Commission n’a de cesse d’affirmer qu’élargissement n’est pas incompatible avec approfondissement, cela n’est vrai que si l’on possède une véritable vision de l’Europe élargie, un projet qui justifie cet élargissement aux yeux des citoyens européens qui attendent de l’Europe plus qu’un vaste marché appelé à s’étendre là où s’installe la démocratie, jusqu’au Détroit de Béring s’il le faut. On peut regretter, par exemple, que l’ouverture à l’Est n’ait pas été l’occasion de mettre en place une politique sociale et de l’emploi européenne répondant aux besoins des nouveaux Etats membres et aux inquiétudes des anciens. Or, plutôt que des réformes en profondeur, l’élargissement a débouché sur des compromis déséquilibrés, en écornant au passage le principe de solidarité en matière de politique agricole et de politique de cohésion. L’attitude de ’comptables’ plutôt que de ’visionnaires’ adoptée par les anciens Etats membres a également abouti au frileux compromis de Nice qui fait aujourd’hui l’unanimité contre lui. Quant au Traité Constitutionnel, c’est bien parce que l’Europe en avait tant besoin qu’elle est aujourd’hui plongée dans la dépression post-élargissement. Par conséquent, s’il n’y a peut-être pas de contradiction de nature philosophique entre élargissement et approfondissement, la pratique recommande pourtant qu’après l’élargissement est venu le temps de l’approfondissement, faute d’avoir su procéder dans le sens inverse.

Pour le moment, la réflexion sur l’avenir de l’UE n’a pas beaucoup évolué et, au lieu d’une véritable relance, seules quelques mesures isolées inspirées du Traité constitutionnel ont été avancées. La Commission a ainsi proposé de passer au vote à la majorité qualifiée au Conseil sur un certain nombre de domaines de compétence communautaire, mais plusieurs Etats membres ont déjà affiché leurs réticences... De son côté, le Conseil s’est engagé à rendre public ses délibérations, une mesure qui va dans le bon sens. Mais pour le reste, tout ce qui a été décidé est une prolongation de la période de réflexion et un nouveau calendrier, faute de mieux. En attendant, la Commission a fait le choix de la communication, comme promis (voir le « Plan d’action de la Commission relatif à l’amélioration de la Communication sur l’Europe » rendu public en juillet 2005, ainsi que le « Document de stratégie pour l’élargissement » de novembre 2005). Sans évoquer les différents rapports de la Commission analysant les bienfaits de l’élargissement à l’Est (ils semblent avoir été inspirés par la méthode Coué), la DG Elargissement vient par exemple de publier un document intitulé « 20 Myths and Facts about Enlargement » censé lutter contre certaines idées reçues. Pourtant, il est peu probable que plus (ou mieux) de communication – comme s’il s’agissait simplement de persuader les citoyens européens que ce qui a été fait et ce qui est fait est très bien et que l’on aurait tord de s’arrêter en si bon chemin – suffise à sortir de ce que Jacques Delors a qualifié de « la plus grave crise que l’Union n’a jamais connue » lors d’une conférence donnée à Helsinki le 13 juin dernier. Se demandant quels objectifs pourraient être atteignables à 25, bientôt 27, il a saisi l’occasion pour critiquer sans détour les leaders européens pour leur manque de vision commune et leur refus d’affronter les vrais problèmes.

L’élargissement, oui, mais jusqu’où ?

Car il est en effet des questions fondamentales qui restent en suspens, mais pour lesquelles la réforme des institutions et des politiques européennes appellent pourtant des réponses. Et il est une, particulièrement, que personne ne se risque à poser trop ouvertement : Quelles sont les limites jusqu’où l’UE peut s’élargir ?

Le terrain est miné. Difficile en effet d’aborder la question sans passer pour un eurosceptique, tendance souverainiste. Or, les fédéralistes convaincus comme les tièdes partisans d’une Europe politique, même s’ils s’en défendent en prônant « la générosité et l’ouverte à l’autre », savent que leurs ambitions pour l’Europe s’éloignent à mesure que l’UE s’agrandit, surtout lorsqu’il s’agit d’intégrer des pays dont la culture politique est à des années lumière de celle partagée en Europe occidentale. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les plus fervents défenseurs de la poursuite de l’élargissement de l’Union sont bien souvent ceux qui ne soutiennent franchement le projet européen que dans la mesure où il s’agit de mettre en place un vaste marché unique (des exceptions existent : chacun a des intérêts propres à défendre en matière de politique étrangère, et dont l’UE fait bien souvent les frais).

Le retour sur scène de la « capacité d’absorption » apparaît pourtant comme une tentative de poser des limites à l’élargissement. Si lors du dernier sommet européen des 15 et 16 juin, les chefs d’Etat et de gouvernement n’ont pas souhaité faire de cette condition un nouveau critère d’adhésion, ils ont tout de même demandé à la Commission d’éclaircir le contenu du concept. Il est probable que la Commission se contente une nouvelle fois d’une définition très technique, déjà esquissée par Olli Rehn selon deux axes (niveau d’adaptation des pays candidats et l’évolution des politiques et institutions dans un sens qui permette l’accueil de nouveaux membres). L’approche adoptée semble donc pour le moment exclure la nécessité de prendre également en compte l’opinion publique, voire la dimension culturelle de l’élargissement, auquel semble pourtant renvoyer la formule. Jacques Delors, lui, met ce facteur sur le même plan que les questions juridiques, économiques et institutionnelles. La prise en compte de l’opinion publique est en effet un passage obligé pour construire une Europe plus politique. Même si la construction européenne se veut l’antithèse de l’Etat nation, il n’est pas envisageable d’aller bien loin sans prendre en compte le nécessaire sentiment d’appartenance à la communauté européenne. Kymlicka, dans ses travaux sur la nation civique, l’a bien montré : l’idée d’une communauté politique qui ne se construit que sur la reconnaissance de valeurs à portée universelle et le partage d’une citoyenneté commune est une aporie, un mythe : Le culturel revient toujours au galop. Et là où ne se développe pas une identité culturelle commune, même a minima, la construction finit généralement par s’effondrer. L’histoire de l’Europe en est la preuve. D’où le danger d’intégrer des Etats avec lesquels il est certain que l’alchimie ne puisse prendre, soit parce que l’opinion publique n’y est pas encore préparée, soit parce que les ingrédient d’une culture commune, quelle qu’elle soit, sont inexistants ou sont uniquement partagés par une élite intellectuelle qui tente d’entraîner derrière elle le reste de la population au prix d’un forcing identitaire inouï…

Mais pour le moment, la thèse politiquement correcte veut que l’Europe soit définie par le partage de valeurs communes, telles la démocratie et le principe de l’Etat de droit. Les frontières de l’Europe ne sont culturelles que dans la mesure où la culture européenne est définie par les valeurs héritées de l’Antiquité et des Lumières. Or ces valeurs, à prétention universelle, sont appelées à être partagées par tous. Cette définition des frontières de l’Europe pose donc que l’Europe n’a pas de frontière. On tourne en rond.

L’Europe, victime de son propre succès

Cette conception, rendons lui grâce, a néanmoins ceci d’intéressant qu’elle pose la construction européenne comme un outil permettant d’apporter la prospérité, la stabilité et la sécurité sur tout le continent européen. Et quel outil ! L’Union européenne est née d’un désir de paix entre l’Allemagne et la France. Elle a été élargie à la Grèce, à l’Espagne et au Portugal pour aider ces jeunes démocraties à se stabiliser. Elle a enfin accueilli les pays de l’Est libérés du rideau de fer et désireux de démocratie et de prospérité, et offre aujourd’hui à tous les pays candidats un horizon vers lequel se projeter, un but auquel se raccrocher pour justifier les efforts considérables que requiert la modernisation économique, politique et sociétale nécessaire dans les Balkans et en Europe Orientale.

Or, l’Union européenne ne dispose pas d’alternative crédible à l’élargissement pour atteindre ces objectifs. La politique de voisinage ne fait pas le poids par rapport à une perspective d’adhésion. Le processus de Barcelone, même s’il a permis d’instaurer un dialogue entre l’UE et ses voisins méditerranéens, a échoué à améliorer la situation économique et politique dans ces pays. La montée inquiétante de l’Islam politique, les faibles progrès du processus d’Agadir visant à mettre en place une zone de libre échange entre les pays méditerranéens, sont autant d’exemples qui illustrent le peu d’impact que peut avoir la politique de voisinage sur les développements internes des pays partenaires de l’UE. A contrario, le processus de modernisation de la société turque, même s’il est très loin d’être achevé, a permis des progrès édifiants après que le Conseil Européen d’Helsinki ait donné à la Turquie le statut de candidat et ait posé clairement les conditions de l’ouverture des négociations. Même largement inspirée de la politique d’élargissement et prévoyant un processus d’harmonisation avec les normes et standards européens dans les pays partenaires de l’UE, la politique de voisinage n’a pas beaucoup plus d’impact que la conditionnalité appliquée par d’autres organisations internationales. L’UE et les Etats membres en sont conscients : poser prématurément des limites au processus d’élargissement, c’est se priver du seul outil dont dispose l’UE pour atteindre ses objectifs fondateurs.

Les candidats à l’adhésion ont très bien identifié ce « talon d’Achille ». Les pays d’Europe centrale et orientale remettaient sans cesse l’UE face à sa responsabilité historique, à son devoir de réunir l’Europe après avoir accepté sa division lors de la conférence de Yalta. Aujourd’hui, les pays candidats rappellent à l’UE, chaque fois que l’occasion leur est donnée, que leur fermer les portes serait accepter l’instabilité permanente à ses frontières. Quelques jours avant la publication du dernier rapport de la Commission, le ministre bulgare des affaires étrangères avait ainsi mis en garde l’UE contre les effets négatifs qu’un éventuel report aurait aussi bien dans son pays qu’en dehors de ses frontières… La Turquie, également, manie ce discours, avec de surcroît une agressivité qu’aucun pays candidat ne s’était permis jusqu’alors, non sans une certaine efficacité.

Finalement, le fond du problème est qu’il existe une contradiction inhérente à la politique d’élargissement, au cœur des questions que se pose aujourd’hui l’UE sur son avenir. L’élargissement est à n’en point douter la plus grande force de l’Union européenne. C’est en s’élargissant qu’elle a réussi ce qu’elle a fait de plus grand : réunir les peuples européens autour d’un projet pacificateur.

C’est également en s’élargissant qu’elle accomplira sa plus grande promesse d’avenir pour le continent européen : apporter la paix dans la région dans des Balkans, à genoux après plus d’un siècle de nationalisme exacerbé. Lundi 12 juin, la Croatie a couvert et clôturé sans embûche le premier des 35 chapitres qui composent l’acquis communautaire, et l’Albanie a signé un accord de stabilisation et de coopération avec l’UE, premier pas vers l’ouverture des négociations d’adhésion.

Mais l’élargissement est également ce qui menace de plus en plus la cohésion de l’ensemble européen. Quoi qu’on en dise, c’est bien parce que les opinions publiques françaises et hollandaises ne se reconnaissent plus dans l’Europe élargie à 25 que le Traité constitutionnel a été rejeté. Depuis, l’Union européenne traverse une des plus graves crises de son histoire parce qu’elle ne parvient pas à se mettre à l’unisson sur un projet commun.

L’élargissement, lui, se poursuit. L’adhésion de la Croatie est prévue à l’horizon 2010. Espérerons que d’ici là, les conditions auront été réunies pour pouvoir lui souhaiter la bienvenue, puisque de toute façon, la porte reste grande ouverte.

- Illustration :

Le visuel d’ouverture de cet article est une photographie tirée du site de la JEF-Europe.

- Sources :

Initialement publié par nos partenaires associatifs des « Euros du village » en juin 2006, cet article revient sur les débats actuels autour de la politique d’élargissement de l’UE, et fournit quelques clés pour mieux comprendre un des enjeux majeurs pour l’avenir de l’Union.

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