Royaume-Uni

La glace est-elle en train de se briser ?

, par Traduit par Stephane Wakeford, Jeremy Hargreaves

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La glace est-elle en train de se briser ?

L’année prochaine cela fera vingt ans que Margaret Thatcher aura prononcé son fameux « discours de Bruges ». Cet événement marqua le glissement définitif d’abord de Margaret Thatcher (qui avait joué un rôle important dans la campagne pour le « oui » au référendum de 1975), puis du public Britannique dans son ensemble d’une attitude amicale vis-à-vis de la communauté européenne à une hostilité envers tout ce qui vient de Bruxelles, hostilité à laquelle nous sommes désormais habitués.

Et l’année suivante sera le vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin et du début de la longue marche des pays Est-européen vers leur accession à l’UE, qui s’est terminée pour la plupart d’entre eux avec l’adhésion en 2004 ou au début de cette année.

Ces deux événements ont été la pierre angulaire à la fois de l’évolution de l’UE et de la réponse Britannique à cette évolution au cours des vingt dernières années.

Perceptions britanniques de l’UE

Depuis la fin des années 1980, il y a eu le sentiment, renforcé par les ambitions du prédisent de la commission de 1985 à 1995, Jacques Delors, que l’UE tente d’acquérir toujours plus de pouvoirs pour elle-même afin de promouvoir une « union sans cesse plus étroite » (bien que, comme la plupart des expressions historiques les plus connues, cette phrase du traité de Rome avait originellement un sens sensiblement différent). Une série de Conférences Inter-Gouvernementales (CIG) qui généra de nouveaux traités renforça cette perception, confortée par le fait que leur substance concernait souvent des points techniques largement incompréhensibles pour le public Britannique, et amenant les sujets de sa Majesté à croire que cela devait cacher quelque chose. La perception d’un pouvoir grandissant de l’UE fut encore renforcée par la détermination des pays ex-communistes à y adhérer.

Cette perception d’un pouvoir grandissant ne fut pas toujours erronée, l’exemple le plus flagrant étant la création de l’Euro, accompagnée des instances de régulation monétaire telle la Banque Centrale Européenne, mais l’impression d’un pouvoir croissant n’était souvent qu’une illusion. Peu importe que ce sentiment ne soit pas corroboré par les faits, les citoyens de l’UE, et de la Grande-Bretagne en particulier, croient au pouvoir grandissant de l’UE.

Le public Britannique

La réaction du public Britannique, et en particulier celle des média, a été sans ambiguïtés. Dans l’imaginaire populaire, l’Union Européenne est désormais devenue synonyme de Belges corpulents, très bien payés, assis toute la journée dans un bureau gris en imaginant comment étendre leur emprise socialiste sur la Grande-Bretagne et comment réduire les libertés britanniques pourtant si chèrement acquises et sauvegardées à travers les siècles.

Mon exemple préféré de la façon dont le public Britannique perçoit l’UE est l’histoire d’une réunion publique au début des années 2000, dont l’objet était de débattre le référendum sur la constituions de l’UE, et notamment de savoir en quels termes la question du référendum devrait être posée, afin qu’elle soit neutre et honnête. « je pense – dit une dame en se levant – qu’une question honnête serait : voulait vous que les Allemands dirigent ce pays ? ». Elle se rassit sous une nuée d’applaudissements.

Domination des eurosceptiques

Cette vision de l’UE n’est pourtant pas née spontanément. C’est le fruit d’une campagne réussie et extrêmement bien organisée de la part de ceux qui sont opposés à l’UE depuis Delors. Ce mouvement, sans relâche depuis le discours de Bruges, a façonné avec attention ce message eurosceptique et l’a disséminé sur tous les fronts du débat public britannique. Le secret de leur réussite a été de ne pas en faire une campagne purement politique, bien que ce fut le cas à travers l’aile eurosceptique des conservateurs sous John Major puis avec l’UKIP (United Kingdom Independence Party). Ils ont utilisé un large éventail de moyen, en particulier les média, mais également des groupement allant des associations de volontaires aux associations civiques rurales, et ce avec une grande variétés d’alliés puissant dans le monde des affaires pour les aider à répandre leur message de manière extrêmement efficace.

Si les pro-Européens veulent un jour retrouver un soutien suffisant leur permettant de pouvoir contempler l’éventualité d’un référendum positif, alors il nous faut apprendre les leçons de notre défaite et suivre le même chemin (l’opinion de l’actuel Premier Ministre selon laquelle un référendum aurait pu être gagné après quelques semaines de campagnes ne doit pas être prise au sérieux). Il n’y a pas de meilleur modèle que celui de nos adversaires victorieux. Si nous voulons gagner un référendum en rapport à l’UE au cours des vingt prochaines années, nous devons nous mettre au travail dès aujourd’hui.

Donc voilà où nous en sommes. Nous savions dans quelle direction le public pensait que l’UE allait, et leur opinion à ce sujet. Jusqu’à maintenant.

Le « Non » Français, un tournant pour les Britanniques ?

Le « Non » Français au référendum mis fin, du moins temporairement, à l’initiative constitutionnelle, mais surtout, ce rejet de la Constitution fut largement médiatisé et a généralement été compris à travers l’Europe, y compris au Royaume-Uni, comme un grand coup de frein à la notion « d’union toujours plus étroite » (même si la grande ironie est que le « non » français est d’avantage imputable à la crainte française que les Britanniques conduisent l’UE). La marche ininterrompue et semblait-il, impossible à arrêter vers l’intégration européenne se trouva comme arrêtée aux yeux du public. L’appétit du public Britannique à mettre un frein aux avancées de l’UE a été, dans une certaine mesure, et en l’absence d’un référendum au R-U, comme satisfait par les Français. Les frustrations accumulées du public Britannique vis-à-vis de l’UE et leur désir de faire quelque chose pour dérailler le processus d’intégration, a été, au moins dan une certaine mesure, atténué.

Il est de notoriété commune que le « Non » Français au référendum confronte l’Union européenne à de nouvelle questions existentielles : où va-t-elle ?

Mas cela pose un défi similaire aux anti-Européens. La campagne anti-européenne a été lourdement tributaire de la perception du public d’une intégration toujours croissante. Maintenant qu’ils n’ont plus cette perception pour soutenir leurs arguments, ils auront plus de difficulté à mobiliser l’opposition au projet européen. Les anti-Européens sont bien entendus encore puissant, mènent une campagne efficace, et continueront à s’opposer à Bruxelles à chaque instant. Mais il leur sera beaucoup plus difficile de s’attirer les faveurs de l’opinion. En effet, l’opposition du public n’a jamais été tant aux actions de l’UE, dont la plupart sont discrètes et auxquelles le public est remarquablement favorable, que à la peur de voir l’UE les priver de la puissance et des libertés britanniques historiques.

Il y a une autre raison pour laquelle l’opinion et les média deviennent lentement de plus en plus ouvert à une autre vision de l’Europe. Le débat public se nourrit d’innovation et de différences, or les média, au final, ne vendent pas leurs journaux en réimprimant la même histoire tous les matins. Pendant les vingt dernières année, attaquer les décisions « stupides » de l’UE a été le pain quotidien de la plupart des journaux. Mais tout comme le public a le sentiment inné qu’au bout d’un certain temps les gouvernements doivent changer, quelles que soient circonstances, au bout d’un certain temps le public se lasse de lire toujours la même histoire. Ce rythme naturel signifie qu’il y a peut-être un nouveau tournant dans l’histoire de l’UE.

Une opportunité pour un changement de direction ?

Ces deux facteurs créent une occasion potentielle pour le public Britannique de transformer leur relation à l’Europe. Mais beaucoup dépend de ce qui découlera des discussions sur ce qui devrait sortir des cendres de feu le traité constitutionnel.

… dans bien des domaines l’UE peux agir de façon efficace pour promouvoir les intérêts de tous les Européens, y compris ceux des Britanniques.

Si ce qui ressort des négociations actuelles est perçu simplement comme des changement relativement mineurs à l’actuel status quo, comme par exemple orienter l’UE vers la réalisation d’objectifs évidents et populaire (action pour lutter contre le réchauffement climatique, pour résoudre des crises internationales, comme la situation au Darfour), alors il y a toutes les chances que l’attitude du public Britannique vis-à-vis de l’UE se modifie. Cela ne signifie pas que tout le monde deviendra un Européen convaincu du jour au lendemain, et sûrement pas que le Daily Telegraph se mettra à chanter les louanges de l’UE. Mais il serait probable qu’au lieu d’attaquer l’UE et le processus d’intégration à tout bout de champs, le débat se recentre sur les mérites respectifs de telle ou telle action, comme pour un sujet politique classique.

Ce serait une opportunité historique de sortir la Grande-Bretagne de son obsession eurosceptique des vingt dernières années, pour la mener vers une réflexion sur quoi, quand et comment l’UE devrait agir. Une telle transformation serait basée sur l’acceptation généralisée que dans bien des domaines l’UE peux agir de façon efficace pour promouvoir les intérêts de tous les Européens, y compris ceux des Britanniques.

Conclusion

Bien entendu, tout cela est loin d’être certain. Les résultats des négociations post-Constitution sont encore incertains. Ils pourraient contenir un nouvel élan intégrationniste, ou de façon plus probable et plus significative, quelque chose qui pourrait être interprété comme un renouveau intégrationniste. Le mouvement anti-Européen, qui est encore puissant, serait porté par de telles conclusions. Mais ce ne serait que remettre à plus tard le moment où le Royaume-Uni sera prêt à adopter une autre attitude vis-à-vis de l’UE.

Bien qu’il y ait encore un long chemin à parcourir et que beaucoup dépende des conclusions des actuelles négociations, il y a déjà des signes de changement. La Grande-Bretagne a désormais un journal ouvertement proeuropéen, The Independant, qui a récemment publié une liste de 50 choses que l’UE avait fait pour le Royaume-Uni. D’autres journaux sont proeuropéen, mais d’une manière plus subtiles (le Financial Times, le Guardian). Même le Daily Mail a publié l’année dernière en couverture une histoire positive sur la Commission Européenne lorsqu’elle a mis un frein aux tarifs des opérateurs mobiles sur le coût des communications à l’étranger (j’étais tellement surpris que j’ai acheté le journal !). Je ne prétends pas qu’il y a une conversion à grande échelle, mais les choses changent.

Et les politiciens anti-Européens le reconnaissent également. Car malgré leurs critiques vis-à-vis de l’UE, il n’existe plus un seul homme politique britannique, ou même européen, n’appartenant pas aux extrêmes, d’Algrave à Tallin, de Connemara à la Crète, qui réclame la sortie de son pays de l’UE. Même le parti conservateur le reconnaît. Je ne crois pas un seul instant que David Cameron a changé d’opinion – il demeure un anti-européen convaincu et les discussions au sein de son parti sur l’opportunité de quitter le PPE pour créer un groupe rival montre seulement à quel point il manque d’alliés dans le débat européen. Mais même le parti conservateur reconnaît que même si les Britanniques aiment traîner des pieds sur les questions européennes et montrer leur résistance au projet européen, la grande majorité d’entre eux considèrent néanmoins que l’UE fait partie de leur futur. Cameron admet que le public Britannique, en dépit de tout, et de la même manière qu’il ne voterait jamais pour un parti en faveur de la peine de mort, ne veut pas voir la Grande-Bretagne gouvernée par un parti anti-Européen.

L’UE européenne change, et en conséquence l’euroscepticisme britannique est lui aussi forcé de changer lentement. Beaucoup dépend de la vitesse à laquelle il changera, mais il changera, quoiqu’il en soit. La question pour les pro-Européens est de savoir si nous serons capables de saisir les opportunités lorsque elles se présenterons.

Illustration : drapeau européen et Union Jack en contraste. Réalisation par (cc) yvdc sur Flickr.

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