Attaques contre les médias, la société civile et le président : le nouveau gouvernement tchèque met à l’épreuve les normes démocratiques

, par Colin Hood

Attaques contre les médias, la société civile et le président : le nouveau gouvernement tchèque met à l'épreuve les normes démocratiques
Source : Wikipedia - Creative Commons CC0 1.0 Universal Public Domain Dedication

Chantage, démissions et intimidations ; et tout cela seulement six mois après les élections législatives. Ce sont là quelques-uns des scandales qui ont caractérisé le nouveau gouvernement tchèque d’Andrej Babiš. Le « Donald Trump tchèque » dirige une coalition populiste de droite composée de son parti ANO, du SPD et des Motoristé sobě (en français : les Automobilistes). Une série de scandales et de politiques controversées a déclenché des manifestations dans tout le pays et suscité des inquiétudes quant à un déclin de la culture démocratique.

Le controversé Andrej Babiš de retour au pouvoir

Le milliardaire Babiš, qui a déjà exercé les fonctions de Premier ministre entre 2017 et 2021, est mêlé à des batailles judiciaires et à des controverses depuis plusieurs années. La décision du 5 mars de ne pas autoriser de poursuites pénales contre lui dans l’affaire d’une subvention de 50 millions de couronnes tchèques (environ 2 millions d’euros) pour la construction d’un centre de conférences a été critiquée par Transparency International. Après avoir quitté le pouvoir pour la première fois, il avait été jugé puis acquitté dans un procès portant sur la même propriété. Il est accusé d’avoir obtenu illégitimement des fonds européens destinés aux petites entreprises pour construire ce centre, bien qu’il fasse partie de son empire commercial Agrofert.

Babiš est depuis longtemps critiqué pour sa double position d’homme d’affaires et de responsable politique depuis son entrée au Parlement en 2011. Après sa victoire électorale la plus récente, le président Petr Pavel a indiqué publiquement qu’il ne nommerait Babiš à la tête du gouvernement que s’il résolvait le conflit d’intérêts lié à sa propriété d’Agrofert — un conglomérat actif dans les secteurs de l’agriculture, de l’alimentation et de la chimie. Martin Vytrhlík, ingénieur logiciel, a créé en 2016 l’application Bez Andreje (en français : Sans Andrej) afin d’aider les consommateurs à éviter les entreprises associées à Babiš en scannant les codes-barres des produits.

Toutes les parts du conglomérat ont été transférées dans un nouveau fonds fiduciaire (RSVP Trust) sur lequel Babiš n’exerce aucun contrôle. Toutefois, des inquiétudes persistent quant à la réelle séparation des intérêts. Dès qu’il quittera ses fonctions, sa famille pourra reprendre le contrôle du fonds. Dans une interview accordée à France24, l’expert en droit des affaires Bohumil Havel a déclaré que ce fonds permettait également à Babiš de reprendre ultérieurement le contrôle du conglomérat.

L’indépendance des médias tchèques sous pression

Le style « trumpien » de Babiš s’étend aussi à ses attaques contre les médias, les diffuseurs publics Česká Televize (en français : Télévision tchèque) et Český Rozhlas (en français : Radio tchèque) étant particulièrement visés. Le gouvernement prévoit de supprimer la redevance audiovisuelle, ce qui les rendrait dépendants du financement gouvernemental. L’un des modèles de ces réformes, la Slovaquie, a déjà vu son gouvernement prendre le contrôle des médias publics nationaux. Le ministre des Affaires étrangères de Babiš, Petr Macinka, affaiblit déjà la diffusion internationale de ČRo, confirmant que son budget sera réduit d’un quart. En activité depuis 1936, il s’agit de la seule section de la radio publique nationale financée directement par l’État. Le plan est de supprimer ce financement l’année prochaine. S’exprimant auprès d’Aktualne.cz, la porte-parole de ČRo, Lidija Erlebachová, a déclaré que la position de Macinka « nous donne une idée de ce qui nous attend … à peine le gouvernement était-il entré en fonction que nous avons commencé à ressentir une pression politique ».

L’un des journalistes les plus influents de Tchéquie a quitté la télévision publique dimanche dernier après plus de deux décennies de carrière. Václav Moravec a conclu la dernière émission de son programme Otázky Václava Moravce en déclarant qu’il ne pouvait plus « garantir l’indépendance du travail éditorial » au sein du diffuseur. Il avait déjà évoqué l’idée de son départ plus tôt cette année à la suite de discussions concernant l’équilibre politique de son émission. Le diffuseur a nié les accusations selon lesquelles la liberté éditoriale de Česká Televize aurait été compromise.

Les députés du gouvernement discutent actuellement de la création d’un registre pour les organisations recevant des financements de l’étranger. Le directeur des médias de l’ONG Člověk v tísni a comparé cette mesure à celles déjà en place en Russie et en Géorgie. Il a également condamné ce registre comme un moyen de harceler la société civile indépendante. D’autres experts ont suggéré que ce projet de loi va plus loin que ceux adoptés dans d’autres pays en raison du caractère vague de sa formulation. La loi obligerait les organisations à fournir une liste détaillée de leurs activités, de leurs employés et de leurs partenaires étrangers, sous peine d’amendes pouvant atteindre 15 millions de Kč. En cas d’infractions répétées, leurs activités pourraient être suspendues pendant cinq ans.

Les citoyens tchèques refusent l’affaiblissement de l’Etat de droit

Les critiques à l’égard du nouveau gouvernement de Babiš ont commencé immédiatement après les élections. Le président Petr Pavel a refusé de nommer Filip Turek, député des Automobilistes, au poste de ministre de l’Environnement. Considéré auparavant comme un candidat probable à un poste ministériel, il s’était retrouvé au cœur d’une controverse après la révélation de publications racistes, sexistes et homophobes sur les réseaux sociaux apparues après les élections. Face au tollé public, Turek s’est excusé pour certains commentaires, a nié en avoir écrit d’autres et a invoqué son « humour noir » pour se défendre. La situation s’est aggravée plus tôt cette année lorsque le président Pavel a accusé Petr Macinka de chantage politique. Le président a publié des messages de Macinka menaçant de graves conséquences s’il ne nommait pas son collègue des Automobilistes au gouvernement. L’indignation suscitée par cet épisode a culminé lorsque des centaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues à travers le pays sous la bannière Stojíme za Prezidentem (en français : Nous soutenons le président).

Cette nouvelle coalition suscite également des inquiétudes à Bruxelles et à Kyiv. Une déclaration politique de la coalition affirme que l’Union européenne « a ses limites » et souligne l’importance pour les États membres d’agir dans leur propre intérêt. Babiš a capitalisé sur la montée du sentiment anti-ukrainien pendant la campagne électorale, promettant de réduire le soutien militaire direct, tandis que ses partenaires de coalition se sont montrés encore plus hostiles aux Ukrainiens vivant dans le pays. Tomio Okamura, nouveau président de la Chambre basse, a exigé une révision des permis de séjour pour les Ukrainiens. Pendant la campagne électorale, le chef du SPD avait également lié l’afflux de réfugiés en Tchéquie depuis l’invasion russe à grande échelle à une hausse de la criminalité. Sur X, il a évoqué « une hausse de 45 % de la criminalité parmi les Ukrainiens », qu’il attribue à l’influence de la « mafia ukrainienne ». Sa décision de retirer le drapeau ukrainien du bâtiment de la Chambre des députés, qui flottait depuis le début de l’invasion à grande échelle, a constitué un premier signe de l’attitude plus froide du gouvernement envers ce pays. La réaction des autres députés a été visible et immédiate : davantage de drapeaux ukrainiens que jamais flottent désormais aux fenêtres de la Chambre des députés.

Chaque fois que le gouvernement essaie de mettre à l’épreuve les limites des normes démocratiques, les gens descendent dans les rues pour s’y opposer. Pendant la manifestation la plus récente de mécontentement envers le gouvernement, environ 250 000 personnes se sont rassemblées dans le parc de Letná à Prague le samedi 21 mars. Selon un manifestant, les intervenants ont exhorté le pays à ne pas suivre la voie de la Slovaquie et de la Hongrie. Il s’agissait de la plus grande manifestation anti-gouvernementale depuis 2019, lorsque un nombre similaire de personnes était descendu dans la rue pour appeler à la démission d’Andrej Babiš lors de son premier mandat. Cette manifestation était la plus large dans le pays depuis la révolution qui a mis fin au régime communiste en 1989. Mais avec une majorité électorale formée avec des partis d’extrême droite, il est clair que Babiš et son gouvernement continueront à repousser ces limites.

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