Sept ans plus tard, en 2026, le bilan est mitigé. Le traité d’Aix-la-Chapelle a donné des impulsions, lancé des processus et approfondi les coopérations existantes. Dans le même temps, on a l’impression que le moteur franco-allemand cale souvent, est bloqué ou ne répond pas aux attentes. La question se pose : qu’est-ce que le traité a réellement changé et pourquoi le tandem franco-allemand est-il encore si souvent décrit comme « en crise » ?
Un traité aux attentes élevées
Le traité d’Aix-la-Chapelle se voulait explicitement comme une évolution du traité de l’Élysée. Alors que le traité de 1963 visait principalement la réconciliation, l’institutionnalisation des consultations et un rapprochement symbolique, celui d’Aix-la-Chapelle va plus loin dans son contenu. Il s’articule autour de trois grandes promesses : une coopération bilatérale approfondie, une Europe plus souveraine et une coordination plus étroite dans des domaines politiques clés, allant de la politique étrangère et de sécurité à l’économie, en passant par la culture et l’éducation.
L’ambition de rendre l’Europe plus efficace sur le plan géopolitique était particulièrement ambitieuse. La France et l’Allemagne ont déclaré vouloir coordonner systématiquement leurs positions sur les questions européennes et internationales, développer des positions communes et défendre plus résolument les intérêts européens. Dans le même temps, le traité mise fortement sur le niveau infranational : les régions frontalières, les communes, la société civile et la jeunesse doivent être davantage impliquées afin de rendre la coopération franco-allemande tangible au quotidien.
Les domaines d’action du traité : culture, jeunesse et zones frontalières
Rétrospectivement, on peut constater que le traité d’Aix-la-Chapelle a été particulièrement fructueux là où il a pu s’appuyer sur des structures existantes. Il a eu des effets concrets notamment dans les domaines de la culture, de la jeunesse et de la coopération transfrontalière.
Le rôle de l’Office franco-allemand pour la jeunesse (OFAJ) a été renforcé, de nouveaux formats d’échange, y compris numériques, ont été développés, et l’accent mis sur la formation professionnelle et sur les jeunes qui ne suivent pas un parcours universitaire classique s’est accru.
Cet ancrage institutionnel s’est avéré être un facteur stabilisateur, en particulier après les bouleversements causés par la pandémie de coronavirus. Les échanges entre jeunes restent l’un des fondements les plus solides des relations bilatérales. Sur le plan culturel le traité a également donné une nouvelle impulsion : des institutions culturelles communes, des projets médiatiques bilingues et la promotion des traductions et des productions communes contribuent à approfondir la perception mutuelle. Cette coopération a un effet discret mais durable : elle instaure la confiance et la continuité au-delà des cycles politiques.
Les progrès sont particulièrement visibles dans les régions frontalières. Le traité d’Aix-la-Chapelle leur a pour la première fois accordé un rôle politique explicite. Dans des domaines tels que la mobilité, les soins de santé ou le marché du travail, les obstacles bureaucratiques ont été supprimés, des projets pilotes ont été lancés et de nouveaux mécanismes de coordination ont été créés. Même si tous les problèmes ne sont pas résolus, un esprit pragmatique et orienté vers les solutions s’est développé ici, rendant le traité tangible.
Les points d’achoppement : défense, énergie et économie
Le bilan est tout autre dans les domaines particulièrement sensibles sur le plan politique. En matière de politique de défense et de sécurité, par exemple, il existe toujours un fossé entre les ambitions et la réalité. Si le traité prône une coopération plus étroite et le renforcement de la défense européenne, des divergences fondamentales subsistent. La France pense en termes stratégiques et globaux, avec une présence militaire et une dissuasion nucléaire tandis que l’Allemagne agit traditionnellement de manière plus réservée, plus ancrée dans les structures multilatérales.
Ces différences sont apparues à plusieurs reprises ces dernières années, notamment dans le cadre de projets d’armement, de questions d’autonomie stratégique ou de gestion des crises internationales. La guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine a certes créé une nouvelle dynamique, mais elle a également montré à quel point Paris et Berlin ont des priorités différentes. Le domaine de la politique énergétique est tout aussi conflictuel. Alors que la France mise sur l’énergie nucléaire et la défend comme un élément central des stratégies climatiques européennes, l’Allemagne poursuit, malgré des changements de cap, une autre combinaison énergétique. Ces divergences compliquent l’adoption d’une ligne européenne commune et ont régulièrement donné lieu à des tensions ces dernières années.
Les relations franco-allemandes sont également complexes sur le plan économique. Des modèles économiques différents, des conceptions divergentes de l’intervention de l’État, de la politique d’endettement et de la compétitivité sont régulièrement source de frictions, non seulement au niveau bilatéral, mais aussi au niveau européen.
Pourquoi le moteur est-il considéré comme « en crise » ?
L’impression d’un moteur franco-allemand au ralenti ne tient pas tant à un manque d’institutions ou de formats de dialogue, ceux-ci étant plus nombreux que jamais. Le problème réside plutôt dans la réalité européenne et mondiale qui a changé. L’Europe est devenue plus pluraliste, de nouveaux centres de pouvoir ont vu le jour et les intérêts nationaux ressortent à nouveau plus clairement. De plus, les constellations politiques ont changé dans les deux pays. Les changements de gouvernement, les tensions politiques internes et la polarisation sociale compliquent les accords stratégiques à long terme. La volonté de diriger l’Europe ensemble se heurte de plus en plus à la nécessité de défendre visiblement les priorités nationales.
Enfin, le rôle historique du couple franco-allemand suscite des attentes élevées, qui ne peuvent guère être satisfaites de manière durable. Chaque divergence d’opinion est immédiatement interprétée comme une crise, chaque retard comme un signe de désintégration.
Un moteur imparfait, mais indispensable
Et pourtant, le moteur franco-allemand reste indispensable. Non pas parce qu’il fonctionne toujours sans heurts, mais parce qu’il offre une orientation. Dans une Union européenne à 27 États membres, il faut des moteurs qui prennent leurs responsabilités, préparent les compromis et ouvrent des espaces politiques. Le traité d’Aix-la-Chapelle n’a pas réinventé ce rôle, il l’a actualisé. Il rappelle que l’intégration européenne ne se fait pas toute seule, mais qu’elle nécessite un travail politique quotidien, à tous les niveaux. Sa valeur réside moins dans des avancées spectaculaires que dans la stabilisation silencieuse d’une relation qui doit sans cesse être renégociée.
En 2026, on peut donc affirmer que le moteur franco-allemand n’est pas cassé. Il est devenu plus complexe, plus contradictoire, parfois bruyant et parfois laborieux. Mais en cette période de bouleversements mondiaux, il reste un pilier central du projet européen, à condition que les deux parties soient prêtes à continuer à l’entretenir au lieu de se contenter de déplorer son état.

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