En Europe, la protection des défenseurs des forêts en question

, par Ioan Bengel

En Europe, la protection des défenseurs des forêts en question
La forêt de Białowieża, en Pologne. L’une des dernières forêts primaires d’Europe est menacée par la coupe de bois décidée par le gouvernement conservateur de Varsovie. Source : Wikimedia Commons

Le 28 novembre 2019 s’est tenu un débat au Parlement européen sur la protection des défenseurs de la nature. Les forêts sont menacées, leurs gardiens aussi. Deux gardes forestiers européens ont été assassinés cet automne. Ils cherchaient à s’opposer à des coupes de bois illégales dans leurs régions du nord de la Roumanie. Ces cas de violences ne sont pas isolés. La Commission européenne a pris position : elle a lancé une consultation publique et a invité le Parlement européen à mener un débat sur la protection des défenseurs de la forêt et de l’environnement dans l’Union européenne.

L’actualité est criante, les forêts primaires, pourtant protégées en Europe, disparaissent dans le reste du monde. Les pouvoirs publics restent impuissants ou pire, participent activement à leur disparition. La perte d’un patrimoine assurant la stabilité du climat est loin de laisser nos députés indifférents. Un débat autour des mesures à prendre s’est déroulé le 28 novembre. Le même jour, le Parlement décrétait l’urgence climatique et environnementale.

J’arrive aux balcons, dans l’hémicycle Louise Weiss du Parlement européen de Strasbourg. 9h07, Le débat à déjà commencé, on entend la voix d’une oratrice. Je comprends. C’est en français.

« Chaque année les femmes et les hommes qui luttent pour la protection de l’environnement sont de plus en plus victimes de violences et d’intimidations. »

L’hémicycle paraît vide ce jeudi matin, telle une forêt décimée après un long et fort incendie. Quelques rescapés ici et là occupent cet espace bien trop grand, séparés par des rangées des fauteuils, vides. Tout à l’heure lors du vote pour l’urgence climatique, ils seront une forêt de 673 à exprimer leur vote. Ce matin, la vingtaine de députés présents a toute ma considération.

Le débat porte sur la protection des défenseurs de la forêt et de l’environnement dans l’Union. J’écoute et j’observe. Avant le débat, le Social-démocrate Neven Mimca introduit le sujet au nom de la Commission :

« La Commission a pris un engagement fort pour protéger et restaurer les forêts existantes, partout dans l’Union européenne et de part le monde … »

La position de la Commission en faveur de la défense des forêts ne date pas d’hier. Au cours de son développement l’Union s’est doté d’outils juridiques pour la protection de l’environnement. Certains députés se montrent optimistes. La social-démocrate danoise Christel Schaldemose rappelle qu’en Europe les forêts sont, aujourd’hui, d’une surface équivalent à celle de la Grèce, et donc plus grandes qu’en 1990 : « Les objectifs ne sont pas tous atteints mais nous sommes sur la bonne voie », affirme la députée. « Mon pays, le Danemark a choisi d’avoir six fois plus de forêts que de par le passé ».

Pour le Finlandais Mauri Pekkarinen du groupe Renew, il est tout à fait possible à la fois d’exploiter le bois et de protéger les ressources des forêts. C’est ce qui est fait en Finlande. La conservatrice polonaise Jadwiga Wiśniewska (ECR), met en avant la gestion des forêts de son pays qu’elle considère comme exemplaire du fait de leur taille : « Aujourd’hui, elles représentent environ 30 % du pays. La plupart de ces forêts sont des forêts d’État et sont un bon exemple de la manière de gérer ces forêts de façon durable ».

« Les défenseurs de l’environnement sont des alliés naturels et indispensables dans la promotion des droits environnementaux. »

Le Commissaire à la coopération internationale et au Développement (en poste de 2014 à 2019) Neven Mimica exprime le soutien de la Commission. Cependant la notion de « défenseurs » employée est polysémique. L’ambiguïté laisse libre cours à l’interprétation des députés.

D’ores et déjà, une directive vise à lutter contre les crimes environnementaux. D’après un dossier réalisé par Interpol et les Nations unies en 2016, la criminalité environnementale est la quatrième activité criminelle la plus répandue dans le monde après le trafic de stupéfiants, la contrefaçon et la traite des êtres humains. En 2007, la Commission a proposé de traiter les atteintes graves à l’environnement comme des infractions pénales. La directive de 2008 sur la protection de l’environnement par le droit pénal a apporté une base légale. Elle « dresse une liste des actes qu’il convient de considérer comme des infractions pénales dans tous les États membres, tels que le transport illicite de déchets, ou le commerce illicite d’espèces menacées d’extinction ».

Une révision de celle-ci est prévue. « L’accent sera mis sur les infractions en matière de déchets et de faune sauvage, ainsi que de pollution (eau, air, sol), ces domaines étant ceux qui préoccupent le plus les États membres et pour lesquels il existe le plus grand nombre de données et d’informations dans le domaine public ».

Le social-démocrate espagnol, Nicolás González Casares élève la voix pour exprimer le manque d’ambition en termes de protection des forêts primaires : « Dans la péninsule ibérique nous perdons nos forêts traditionnelles. La couverture en forêts riche en biodiversité est remplacée par des monocultures qui ne répondent qu’à des intérêts privés, sans respecter les populations locales. Planter des arbres, ce n’est pas la même chose que soigner une forêt, tout le monde le sait. »

L’une des dernières préservées en Europe est celle de Białowieża, en Pologne. Inscrite au réseau Natura 2000, elle est à cheval sur les territoires polonais et biélorusse. Elle s’est formée il y a 10 000 ans, lors de la dernière période glaciaire, elle est restée à l’écart de la plupart des influences humaines.

Si le devoir de protection des forêts remporte une grande adhésion, la notion de protection de défenseur de l’environnement cristallise les tensions et met en exergue la plupart des divergences au sein de l’hémicycle : la vision sur les activités à protéger diverge. Pour certains, les défenseurs de la nature sont d’abord ceux qui travaillent dans le secteur. L’eurodéputé français Emmanuel Maurel du groupe de la gauche unitaire (GUE/NGL) souligne la nécessité de protéger les travailleurs de la forêt. Or justement, l’actualité met en exergue le risque pris par les travailleurs du bois lorsqu’ils tentent de faire respecter les forêts.

En Roumanie, Raducu Gorcoaia et Livcho Pop étaient gardes forestiers et ont été assassinés. Face à cela, Daniel Buda, député roumain, membre du Parti Populaire Européen (PPE), soutient l’idée du port d’armes pour les gardes forestiers afin de leur permettre se défendre. Le député social-démocrate espagnol Nicolás González Casares, lui, n’y est pas favorable. Le bulgare Andrey Slabakov, membre des Conservateurs et des Réformistes européens (ECR) exprime sa surprise quant à l’objet de la protection. Pour lui, tout va pour le mieux : « Chaque État dispose de législations adéquates pour protéger ses citoyens et je ne comprends donc pas pourquoi cette catégorie particulière doit être protégée. ». Sa collègue de Pologne Jadwiga Wiśniewska (ECR), lance un camouflet aux militants écologistes : « À l’époque, des manifestants luttaient contre l’abattage d’arbres malades. Aujourd’hui la forêt de Bialowieza est en train de mourir à petit feu 20 % des arbres sont morts. Voilà l’effet de leurs actions ».

Le Tchèque Stanislas Polčák du Parti Populaire Européen (PPE) émet prudemment :

« malheureusement parfois les activistes se livrent à des activités telles qu’il n’est pas possible de les protéger ».

C’est dans ce sens que certains présenteront les défenseurs de l’environnement comme une menace à l’ordre public. L’autrichien Alexander Bernhuber du Parti populaire européen (PPE) dénonce des actions militantes « Dans des actions clandestines, des défenseurs proclamés de l’environnement pénètrent dans des abattoirs pour prendre des photos. » Lui, défend une vision libérale tranchée. Il met en avant la nécessité de protéger le droit de propriété, contre les témoins des violences animales. « Nous avons aujourd’hui, soutient-il, une polémique entre plusieurs partis à propos de cette législation et nous ne pouvons pas y apporter notre soutien. Il n’est pas tolérable que l’on entre dans des propriétés privées au nom de l’environnement. »

Cela dit, la demande paraît légitime face à des militants écologistes qui transgressent les lois pour attirer l’attention. Or, d’aucuns le savent, ces militants ont conscience de l’urgence climatique. Ils ont conscience de l’indécence avec laquelle la production industrialisée de viande traite les animaux. Ils sont conscients que la production de viande produit autant de gaz à effet de serre que les transports. Leurs actions sont une réponse lorsque les pouvoirs en place ne répondent pas à des injonctions par les voies de recours légales.

La désobéissance civile menée par des mouvements écologistes vise justement à attirer l’attention de l’opinion publique. La convocation à des procès fait partie intégrante de leur stratégie.

D’autres députés ont compris l’ampleur du travail qui nous attend et accordent toute leur légitimé aux lanceurs d’alerte dans les forêts. La députée Sociale-démocrate polonaise Sylwia Spurek exprime sa gratitude aux militants écologistes : « Lorsque la forêt de Białowieża, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, a connu des abattages d’arbres de masse, les militants sont venus pour tirer la sonnette d’alarme auprès de l’opinion publique ». Pour la soutenir, l’eurodéputée danoise Christel Schaldemose formule la demande de protéger les militants : « dans le cadre de ce programme il me semble important de protéger des personnes qui luttent pour nos forêts et pour la nature ». Le grec Petros Kokkalis groupe de la gauche unitaire européenne (GUE/NGL) demande la mise en place d’un mécanisme de réaction immédiate en cas de délit environnemental.

Maria Arena (S&D) rappelle avec désolation les violences croissantes d’année en année, vis-à-vis de personnes qui luttent pour la protection de l’environnement :

« 160 personnes ont trouvé la mort du fait de leur combat en faveur de l’environnement dans le monde ».

La députée socialiste n’est pas la seule à rappeler ce chiffre alarmant. Les travaux de l’ONG Global Witness sont invoqués à plusieurs reprises. En 2018, chaque semaine, ce sont trois personnes qui ont été assassinées. L’exploitation du bois est la quatrième cause de morts après l’activité minière, la construction de barrages, et l’exploitation agricole. Ce sont les victimes visibles. Nombreuses sont celles réduites au silence par d’autres moyens.

L’augmentation des efforts de l’UE en faveur des actions mondiales pour la biodiversité

Lors de son discours introductif, le Commissaire Mimica présente la régulation visant à lutter contre le commerce et les échanges de bois coupés de façon illégale. L’UE souhaite renforcer la coopération entre les services de forces de l’ordre et les agences européennes pour lutter contre la criminalité organisée par le biais d’opérations sur le terrain. La régulation sur le bois s’applique au bois coupé dans l’UE et au bois importé de pays tiers.

La députée néerlandaise Anja Hazekamp du mouvement de gauche unitaire européenne (GUE/NGL) relate le parcours d’un député militant roumain « Il a risqué sa vie en essayant d’empêcher que des arbres se retrouvent transformés en meubles bon marché. ». Avant de questionner le non-respect des règles par un pays membres comme la Roumanie : « Les autorités les protègent, [les exploitants illégaux], en manipulant les chiffres officiels des volumes de bois qui quittent chaque année les forêts roumaines. C’est inacceptable ». La députée Sociale-démocrate (S&D) danoise Christel Schaldemose appel des sanctions. Sa collègue française Maria Arena souhaite que les militants aient accès à la justice lorsqu’ils sont victimes de ces violences.

Les traités commerciaux, facteurs aggravants de la déforestation ?

D’autres députés attirent l’attention sur les incohérences de partenariats commerciaux entre l’Europe et d’autre régions du monde. Des accords comme le CETA avec le Canada, les accords en discussion avec la Thaïlande ou encore avec le marché commun sud-américain, le Mercosur, sont pointés comme des facteurs aggravants de la situation des forêts, au mépris des populations qui en vivent.

Ces accords commerciaux font tomber des barrières douanières, limitant la régulation possible par les États et faisant ainsi entrer en concurrence des pays aux marchés très différents. Les prix des bois rares ne sont pas les même en Thaïlande et en France. Celui de l’huile produite à partir de la monoculture de palmiers non plus…

Dans le cadre des accords commerciaux à venir, quelle valeur éthique ont les partenariats ? Selon Maria Arena « Les compagnies européennes qui importent des matières premières et des produits depuis les pays tiers doivent s’assurer que leurs partenaires et toute la chaîne d’approvisionnement respectent les droits de l’Homme aujourd’hui et respectent les droits environnementaux. ».

La nationaliste Aurélia Beigneux (groupe ID), demande la sortie pure et simple des accords commerciaux. Marie Toussaint, députée française du groupe des Verts/ALE insiste : « Le cynisme tue, l’avarice tue et l’indifférence tue. Cela se passe le plus souvent hors de nos frontières. Comme au Brésil de Bolsonaro, notre partenaire commercial. ».

Au Brésil, le militant indigène Paulo Paulino Guajajara, défenseur de la forêt, a été assassiné le vendredi 1er novembre 2019, alors qu’il s’opposait à l’exploitation illégale du bois et à l’expansion agricole dans sa région. Originaire de la région amazonienne d’Arariboia, la plus touchée par les feux de l’exploitation forestière illégale, il luttait contre les coupes illégales dans l’ONG des Gardiens de la forêt qui défendent l’habitat de près de 6 000 indiens Guajajara. Quand ils découvrent un campement de trafiquant, les militants de l’ONG détruisent le matériel avant de les livrer à la police. C’est le cinquième assassinat de Gardiens de la forêt en trois ans. Paulo Paulino avait 26 ans.

Le label européen qui garantie que le bois est produit de manière éco-responsable, n’empêche pas que les habitants soient forcés à quitter leur village pour aller en ville. Au Congo, ce dernier, est prélevé dans des forêts primaires, habitat des populations pygmées, avant d’être acheminé vers l’Europe. On peut questionner l’efficacité du système de certification qui doit normalement permettre le développement durable de l’industrie forestière.

Selon un travail de l’université du Maryland, environ la moitié des paysages forestiers encore intacts en 2000 ont été perdus entre 2000 et 2016 dans des concessions certifiées FSC au Gabon et en République du Congo.

Coup de marteaux sur la table. Le président Papadimoulis interrompt le dernier orateur. Mick Wallace de la gauche unitaire Européenne (GUE/NGL). Ce dernier doit conclure son laïus sur un Mercosur qui accélère la déforestation. Il tient les institutions européennes pour responsables. Mais il doit conclure, il a dépassé de 14 secondes la minute accordée.

En tout, le débat aura duré que quelques dizaines de minutes, pour un dossier aussi délicat qu’important. Le nombre de députés conscients de l’urgence climatique va-t-il permettre la protection des lanceurs d’alerte ? Le temps est compté. La forêt brûle. Chaque jour dans le monde disparaissent près de 200 km² de forêt vierge. Des forêts primaires, non renouvelables en l’état. Chaque jour, près de deux fois la superficie de Strasbourg.

Les outils juridiques pour la protection de l’environnement dans l’UE : d’abord, la directive « Oiseaux et habitat » qui protège de nombreuses forêts depuis 1979 s’applique partout sur le territoire de l’Union et implique que des habitats forestiers soient maintenus.

Elle introduit des « zones de protection spéciale » pour les espèces d’oiseaux, leurs nids et leurs œufs. Cette directive est complétée par la directive « Habitat » en 1992 qui introduit des « zones spéciales de conservation » dans ce qu’on va appeler le réseau « Natura 2000 », des sites reconnus pour la faune et la flore qu’ils abritent.

Aujourd’hui, 23 % des forêts européennes sont des espaces Natura 2000. Ils permettent de dépasser les problématiques de frontières nationales pour la gestion des habitats naturels. Et oui, les animaux eux, ne connaissent pas les frontières. Ces espaces ont permis la réintroduction d’espèces rares comme les grandes espèces carnivores : l’ours brun, le loup ou encore le lynx.

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