Gérer l’horreur : l’UE et le Burundi, tumultueuses relations

, par Samuel Touron

Gérer l'horreur : l'UE et le Burundi, tumultueuses relations
(source : Wikipedia Commons)

« Le bonheur ne se voit que dans le rétroviseur. Le jour d’après ? Regarde-le. Il est là. À massacrer les espoirs, à rendre l’horizon vain, à froisser les rêves. » Ces quelques lignes tirées de Petit Pays de Gaël Faye témoignent au travers de la voix de Gabriel, jeune enfant confronté aux horreurs de la guerre civile burundaise et au génocide des Tutsis, de l’atroce réalité de la vie au Burundi. L’histoire contemporaine de ce petit pays de la région des Grands Lacs est ultra-violente : guerres ethniques, génocides, extrême pauvreté, dictatures, crises politiques… Les Burundais ne connaissent presque que la guerre, le chaos et la misère. En mai 2020, le général Évariste Ndayishimiye a remporté les élections présidentielles ouvrant une page nouvelle dans les relations du Burundi avec l’Union européenne.

Autrefois colonie allemande, puis belge, le Burundi célébrera les 50 ans de son indépendance, le 1er juillet 2022. Les célébrations ne devraient cependant pas être trop festives étant donné les drames traversés par le pays depuis un demi-siècle. Les violences inter-ethniques entre Tutsis et Hutus ont fait couler le sang sans discontinuer sur le Burundi, faisant des centaines de milliers de morts, hommes, femmes et enfants, et provoquant des violences physiques et symboliques innombrables. Dominante, l’ethnie Tutsi, associée au pouvoir et aux anciens colons, a suscité la haine de l’ethnie Hutu, majoritaire, opprimée et réprimée par cette classe dominante. Dès les lendemains de l’indépendance, massacres et répressions armées sont devenus le quotidien du Burundi. En 1972, l’armée burundaise, dirigée par des généraux à majorité Tutsis, élimine entre 80.000 et 210.000 Hutus dans des purges qui ont longtemps passées sous silence. Ces violences culminaient dans les années 1990. Le 21 octobre 1993, Melchior Ndadaye, premier président démocratiquement élu du Burundi et issu de l’ethnie Hutu, est assassiné. Le Burundi, qui connaissait alors une période de transition démocratique et de réconciliation nationale entre les communautés Hutus et Tutsis sombre dans la violence la plus effroyable : c’est le début de la guerre civile burundaise.

Massacres, conflits et leur d’espoir

L’assassinat du « président hutu » a provoqué la colère de la communauté qui s’est lancée dans une logique d’élimination systématique des Tutsis. La répression de l’armée n’y changea rien : en l’espace d’une année, entre 80.000 et 300.000 personnes ont été tuées, poussant l’ONU à conduire une enquête dans laquelle elle conclut que « des actes de génocides ont été commis au Burundi ». L’acte de génocide n’a cependant jamais été qualifié officiellement et aucun tribunal international n’a jugé les génocidaires. À la fin de l’année 1994, le Burundi est un vaste charnier et un champ de larmes. Aux morts s’ajoutent 180.000 déplacés et 800.000 exilés fuyant le génocide rwandais et les massacres en République Démocratique du Congo : quitter l’horreur pour mieux la retrouver. Les massacres sont demeurés le quotidien des burundais à Bujumbura aussi bien qu’à Gitega et dans les petits villages ruraux, jusqu’aux accords d’Arusha en 2001.

Arusha, Tanzanie, 28 août 2000. Une lueur d’espoir illumine le Burundi, lorsque sous l’égide de Nelson Mandela, président sud-africain, un accord de paix est signé. Fatigués des massacres et des violences, Hutus et Tutsis sont prêts à vivre côte à côte, pas encore ensemble mais au moins sans s’entretuer, le pas franchi est immense. L’horreur s’épuise, le bien renaît des cendres du Burundi. Une période de transition démocratique est prévue et des élections présidentielles organisées en 2004. Ces élections libres portent au pouvoir, Pierre Nkurunziza, avec 62,5% des voix, comme un symbole puisqu’avec un père Hutu, et une mère Tutsi, il incarne ce Burundi ressuscité. Son parti politique, le Conseil National pour la Défense de la Démocratie - Forces de Défense de la Démocratie (CNDD-FDD) à dominante Hutu, suscite rapidement les critiques des partis politiques Tutsis. Le mal repart. Les relations se crispent, le CNDD-FDD tombe dans l’autoritarisme pour préserver son pouvoir et le fragile équilibre existant. À la suite des élections présidentielles de 2010, les dirigeants de l’opposition sont arrêtés, Pierre Nkurunziza, seul candidat à sa succession est réélu avec 91% des voix. Les organisations internationales ne condamnent pas, la disparition de la démocratie étant sans doute un moindre mal si elle permet d’éviter le retour des violences inter-ethniques et des massacres.

Condamnations et transition : un avenir incertain pour le Burundi

En mai 2015, Pierre Nkurunziza annonce sa candidature à un troisième mandat à la présidence du pays : un acte anticonstitutionnel, le président ne pouvant se représenter qu’une seule fois. La Cour constitutionnelle du Burundi jugea malgré cela cette troisième candidature conforme à la Constitution, déclenchant une nouvelle crise de grande intensité dans le pays. Les manifestations sont sévèrement réprimées, faisant 70 morts et 170.000 déplacés. La tentative ratée de coup d’Etat d’une partie du CNDD-FDD s’ajoute à ce tableau pour le moins délétère.

Face au risque d’explosion de la situation, l’Union européenne a fait le choix de condamner des personnalités influentes du pouvoir et une autre ayant conduit le coup d’Etat pour : « actes de violence, de répression et incitation à la violence ». Parmi elles, le chef de cabinet du gouvernement, également chef de la police, le directeur-général adjoint de la police, un agent de renseignement responsable de la milice du parti et le bras droit du chef des putschistes. L’UE a pris à leur égard des mesures de restrictions de déplacements, et a gelé leurs avoirs à l’étranger. Réélu avec 73,91% des voix au cours d’un scrutin plus que contesté dans sa légalité, Pierre Nkurunziza a ainsi poursuivi son règne, qui s’est fait de plus en plus autoritaire. Il a dû, cependant, faire face à des sanctions budgétaires de l’UE en raison « de graves violations des droits de l’Homme », alors que le Burundi s’enfonçait dans la pauvreté. Entre 2015 et 2020, la population vivant sous le seuil de pauvreté a crû de 65 à 75%.

À mesure que la situation économique se dégrade au Burundi, l’opinion publique devient de plus en plus hostile aux Européens et à l’Union. Les sanctions budgétaires sont incomprises par les habitants et perçues comme profondément injustes. En outre, l’UE versait 430 millions d’euros tous les cinq ans, dans le cadre de partenariats pour le développement du Burundi. Cette manne, envolée, plongea encore un peu plus le pays dans une situation catastrophique. En parallèle, les diplomates européens se sont vus fermer les portes de l’ensemble des ministères et cabinets du pays, entraînant une perte d’influence de l’UE dans la région, au profit du nouvel acteur montant en Afrique : la Chine.

En avril 2020, Pierre Nkurunziza a décidé de ne pas briguer un quatrième mandat. Gravement malade, officiellement d’une maladie cardio-vasculaire, officieusement de la Covid-19, il s’est éteint le 8 juin 2020 à l’hôpital de Karuzi. Le pouvoir est confié à Évariste Ndayishimiye, un général, proche de Pierre Nkurunziza, qui remporte l’élection présidentielle du 20 mai 2020 avec 68,72% des voix, dans une élection jugée comme étant plutôt régulière.

Consciente que la donne était peut-être en train de changer et y voyant une brèche dans laquelle s’engouffrer pour retrouver de leur influence perdue, l’UE a ouvert des discussions avec les autorités du Burundi afin de travailler à la levée des sanctions. Elle demande l’instauration d’une liberté de parole et d’association, le respect des droits de l’Homme, la lutte contre la corruption généralisée et l’ouverture du marché Burundais aux sociétés européennes. Autant de points sur lesquels les discussions vont porter car l’enjeu est de taille pour le Burundi : c’est l’occasion de retrouver une manne perdue, de pérenniser le régime en place et de montrer son sérieux et sa stabilité. Des rencontres hebdomadaires entre équipes diplomatiques et techniques vont avoir lieu afin de préparer les discussions mensuelles entre les chefs de la diplomatie européenne, notamment l’ambassadeur de l’UE au Burundi et les chefs de la diplomatie burundaise. La levée des sanctions pourrait intervenir d’ici au mois de novembre 2021, date à laquelle prendront fin les accords de Cotonou, et permettre une stratégie diplomatique nouvelle pour l’UE et les Etats africains et caribéens, cette fois-ci basée sur des négociations bilatérales (au cas-par-cas donc).

L’impasse dans laquelle se trouvaient les relations entre l’UE et le Burundi pourrait ainsi prendre fin. Les sanctions sont apparues comme contre-productives, elles ont durablement appauvri le Burundi et fait perdre de l’influence à l’Union en Afrique australe. Elles n’ont pas non plus permis de garantir le respect des droits de l’Homme et des libertés fondamentales. Quelle autre solution que la reprise du dialogue ? L’histoire si tragique du Burundi ne vaut-il pas de se passer en partie des droits de l’Homme si cela permet au pays de sortir de l’instabilité politique et des massacres permanents ? Le débat est en tout cas posé. Des eurodéputés s’opposent cependant fermement à toute reprise du dialogue, conditionnant le respect des droits de l’Homme à la levée des sanctions. Dans un pays où les massacres et les génocides se sont succédés depuis plus d’un demi-siècle, les droits de l’Homme sont une notion bien abstraite et son apprentissage par la sanction apparaît disproportionné sinon contre-productif. L’histoire de l’Afrique n’est pas celle de l’Europe, les droits de l’Homme y naîtront quand l’Afrique sera prête à les adopter et pas en les lui imposant de force, sinon, où est la différence avec « la mission civilisatrice » du temps des colonies ?

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