Lithuanian National Radio and Television (LRT) : une situation inquiétante pour la démocratie
La situation de l’audiovisuel public en Lituanie, centrée sur le groupe LRT, a suscité une inquiétude croissante au sein des institutions européennes, car elle touche à un pilier fondamental de l’État de droit : l’indépendance des médias publics vis-à-vis du pouvoir politique. Ce qui est en jeu dépasse une simple réforme administrative nationale : il s’agit d’un risque structurel de politisation de l’information, avec des conséquences directes sur la qualité du débat démocratique et le pluralisme médiatique.
Cette résolution vise donc à alerter sur la situation préoccupante en Lituanie et à “inviter la coalition au pouvoir en Lituanie à suspendre et à abroger les mesures législatives politiques qui compromettent l’indépendance de la LRT”.
Comme l’a rappelé le député autrichien Hannes Heide du groupe S&D, "Certes, les États membres ont la compétence sur leurs systèmes médiatiques, mais ils ont aussi la responsabilité de veiller à ce que toute réforme soit compatible avec le droit européen, en particulier avec le European Media Freedom Act, contraignant depuis août 2025."
Mais que prévoit le European Media Freedom Act ? Ce règlement, entré en vigueur le 7 mai 2024, a pour objectif d’établir un cadre commun pour les services de médias dans le marché intérieur. Il assure notamment la protection de l’audiovisuel public, en fournissant des garanties concernant ses ressources financières et les règles relatives à la nomination et à la révocation de la direction des médias de service public. Ce règlement est contraignant : les États membres sont donc tenus de le respecter dans leur législation et leurs prises de décision . Dans le cas contraire, la Commission peut engager une procédure en infraction contre l’État membre, comme elle l’a d’ailleurs fait pour la Hongrie pour non-respect de ce règlement.
Les médias érigés comme pierre angulaire de la démocratie par une majorité de députés
Les prises de parole des députés européens s’accordent généralement sur un point : l’inquiétude suscitée par les récentes décisions en Lituanie. Le débat s’est ouvert par l’intervention de Kaja Kallas, vice-présidente de la Commission européenne, qui rappelle que "les médias de service public jouent un rôle unique et essentiel pour garantir le pluralisme des médias. Ils fournissent aux citoyens une information fiable et soutiennent le débat public ouvert. Concernant la Lituanie, la Commission encourage les autorités lituaniennes à éviter toute action susceptible de porter atteinte à l’indépendance de la LRT (…) et préfère, pour l’instant, la voie du dialogue à la voie juridique.”
Si la Commission européenne, représentée lors du débat par sa vice-présidente, n’a pas clairement évoqué un recul de la démocratie dans le pays, certains eurodéputés n’ont pas hésité à mettre la question des droits fondamentaux au centre des débats.
La députée catalane Diana Riba i Giner, s’est exprimée au nom du groupe des Verts/ALE. Selon elle, "ce que nous observons aujourd’hui en Lituanie avec son service public audiovisuel est profondément préoccupant. En effet, lorsqu’on tente d’affaiblir un média public, il ne s’agit pas seulement d’une attaque contre le journalisme, mais d’une violation des droits fondamentaux."
Les médias libres et indépendants sont l’un des piliers de la démocratie. Lorsqu’un régime tente d’instaurer une forme plus autoritaire de gouvernance, les médias deviennent la première cible : d’abord la pression politique sur les médias publics, puis l’étranglement financier, ensuite des réformes qui les affaiblissent, et enfin un média capté, transformé en instrument de propagande gouvernementale. La députée estime alors que la Commission doit être plus stricte quant au respect du règlement européen sur la liberté des médias, car il est le fondement de toute démocratie : "Il faut le dire clairement : nos standards de liberté de la presse ne sont pas décoratifs, et la Commission doit veiller à leur respect."
Sur la question de définir les médias comme la pierre angulaire d’une démocratie fonctionnelle, la position du groupe des Verts est quasi unanime. Qui attaque les médias, déstabilise notre ordre démocratique.
La représentation lituanienne au Parlement : quand l’hémicycle européen est le théâtre d’affrontements idéologiques nationaux
Les eurodéputés lituaniens ont été nombreux à prendre la parole au cours de ce débat. Mais dans l’hémicycle, ce sont les conflits idéologiques nationaux qui sont mis en exergue. Au nom du Parti populaire européen (PPE), la députée Rasa Juknevičienė s’est exprimée en critiquant vivement la coalition au pouvoir dans son pays. Elle estime que “la raison principale pour laquelle nous en sommes là est la décision des sociaux-démocrates lituaniens de former une coalition avec un parti dont l’objectif est de semer le chaos dans le pays, dont le président a été condamné pour antisémitisme, et qui, à mon avis, est l’un des instruments du Kremlin en Lituanie (…) Le Parlement européen doit rester le principal bastion de la défense de la démocratie. Et si ce n’est pas nous, qui le fera ?”
Mais l’extrême droite lituanienne s’est rapidement insurgée face à cette prise de parole et a vivement critiqué la proposition d’une telle résolution.
Le député Petras Gražulis, du groupe ENS, retourne les chefs d’accusation : “Madame la Présidente, Madame la Commissaire, je voudrais que vous écoutiez vraiment mon intervention. Regardez simplement le titre de cette résolution : “Concernant la tentative de s’emparer du diffuseur public lituanien.” Mais il est déjà pris, et il est pris par les conservateurs lituaniens, qui font partie du groupe PPE.”
Membre du parti nationaliste Tautos ir teisingumo sąjunga (Union du peuple et de la justice), il a recours à l’un des principaux outils du populisme : se poser en victime face à un système. Critiquer ce système en se définissant comme victime contribue, pour les populistes, à renvoyer le message d’opposition à une " élite totalement déconnectée " qui dirige.
Cet avis est partagé par le groupe CRE. En effet, le député Aurelijus Veryga a exprimé une opposition totale face à cette résolution. Il n’y trouve aucun intérêt puisqu’ “il faut faire preuve d’une imagination débordante pour prétendre qu’il existe en Lituanie une menace pour la démocratie ou pour affirmer qu’on tente de s’emparer du diffuseur national. Cette résolution constitue une ingérence évidente dans la politique intérieure du pays (…) Aucune des propositions du Seimas ne viole la loi européenne sur la liberté des médias.”
Mais comment percevoir cette déclaration comme objective lorsque l’on sait que son auteur est un soutien éminent de la coalition au pouvoir en Lituanie ? En effet, il est membre du parti Lietuvos valstiečių ir žaliųjų sąjunga (LVŽS, Union des Paysans et des Verts), qui fait partie intégrante de la coalition au pouvoir au Seimas, avec des ministres dans le gouvernement. Ainsi, critiquer la gestion de l’audiovisuel public en Lituanie reviendrait pour lui à remettre en question les actions de son propre gouvernement, de son propre parti.
Malgré ces affrontements sur les thèmes nationaux, le Parlement européen a finalement adopté cette résolution, avec 385 voix pour et 165 contre. L’avenir de l’audiovisuel public en Lituanie reste toutefois incertain, et la Commission européenne assure qu’elle fera preuve de la plus grande vigilance.
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