Luisa Villani Usellini : l’idéal d’une révolution pour l’Europe fédérale (2/3)

La création du premier groupe de fédéralistes à Rome

, par Fédéchoses, Silvia Romano

Luisa Villani Usellini : l'idéal d'une révolution pour l'Europe fédérale (2/3)
Luisa Villani Usellini / Source : Enciclopedia Delle Donne

Militante fédéraliste engagée en première ligne dans le tout premier groupe organisé de fédéralistes à Rome pendant l’occupation nazi-fasciste, Luisa Villani Usellini a, entre autres, contribué à la rédaction des premiers numéros du Journal des fédéralistes italiens L’Unità Europea dont elle a même accueilli la rédaction clandestine chez elle. Silvia Romano nous dresse son portrait en trois épisodes.

Les évènements politiques - dont la guerre civile espagnole, les lois raciales de 1938, le pacte avec l’Allemagne hitlérienne, et enfin l’éclatement de la guerre en Europe en 1939 – poussent le couple Usellini à faire le choix de rejoindre les groupes antifascistes clandestins du mouvement Giustizia e Libertà (GL) ; ils ont également approché les socialistes ; Guglielmo était socialiste. En 1939, Guglielmo accepte un poste à Cinecittà comme scénariste et dialoguiste et en même temps consacre une grande partie des revenus de ses films pour aider les mouvements clandestins contre le régime.

Le Manifeste de Ventotene, point de départ de leur conviction fédéraliste

Dans ce cadre, Luisa et Guglielmo prennent connaissance du Manifesto de Ventotene et épousent la cause fédéraliste. Luisa y trouve les réponses qui la hantaient depuis qu’elle s’était interrogée sur la nature de la guerre, qui lui avait enlevé son père bien des années auparavant. Dans le Manifeste fédéraliste, la guerre n’est plus présentée comme une fatalité inéluctable mais comme la conséquence de l’anarchie internationale et de la division de l’Europe en États-nations souverains. À ce titre, établir un nouvel ordre politique supranational sur une base fédérale est l’objectif primordial à atteindre pour garantir la paix, la démocratie et le bien-être social en Europe.

Entre 1942 et 1943, Luisa et Guglielmo entament une coopération étroite avec le frère et les sœurs d’Altiero Spinelli – Cerilo, Gigliola, Fiorella – aidés aussi par la proximité des appartements romains respectifs (distants d’une dizaine de minutes). C’est chez les Usellini que le premier numéro du journal fédéraliste italien L’Unità Europea est réalisé, entre autres grâce à la contribution importante de Guglielmo qui assume les coûts de l’impression et met à disposition ses compétences de journaliste de formation. Par ailleurs ce premier numéro du journal édité à Rome sera imprimé à Milan grâce à Ursula Hirschmann (militante antifasciste et fédéraliste, femme du philosophe Eugenio Colorni encore exilé à Melfi).

Ainsi, le couple Usellini, avec la sœur et le frère d’Altiero Spinelli, forment à Rome le premier comité du MFE en Italie pendant que les dirigeants du mouvement sont encore confinés ou réfugiés en Suisse, en raison du contexte politique. Lorsqu’Eugenio Colorni s’échappe du camp d’exil de Melfi (Basilicate) en mai 1943, la famille Usellini l’accueillera dans sa maison, malgré le risque d’être découverts. L’arrivée de Colorni enrichit et élève le niveau politique du mouvement et élargit le cercle des contacts pour inclure le réseau socialiste.

L’organisation du premier congrès fédéraliste... dans un appartement

Le 31 juillet 1943, Guglielmo Usellini et Cerilo Spinelli sont arrêtés pour avoir diffusé un tract fédéraliste qui demandait de rentrer en guerre contre l’Allemagne. À la suite de l’arrestation de Guglielmo, Luisa assume en première ligne son rôle de « partigiana » dans la Résistance ainsi que dans le mouvement fédéraliste.

Elle se rend avec les autres fédéralistes romains au Congrès de fondation du MFE à Milan le 27 août 1943, dans l’appartement des époux Mario Alberto Rollier et Rita Isenburg (son amie d’enfance), où elle représente également Guglielmo encore en prison. Le mouvement lui confiera des responsabilités, dont celle de se charger des éventuels contacts avec les Allemands dans la capitale. Avec la complicité d’un officier du tribunal militaire, le 12 novembre elle arrive à faire libérer son mari et l’aide à échapper à la Gestapo (police politique allemande) pour fuir en Suisse. Guglielmo rejoint ainsi le groupe des fédéralistes réfugiés et contribue régulièrement à la rédaction des journaux Libera Stampa à Lugano et L’Avenire dei Lavoratori, où il devient un étroit collaborateur du directeur du journal, Ignazio Silone.

En première ligne entre Résistance et fédéralisme

En raison de la maturation politique et personnelle qu’elle a vécues en particulier depuis l’arrestation de Guglielmo, Luisa décide de ne pas suivre son époux en Suisse mais de rester dans la capitale encore occupée, afin de poursuivre son engagement dans la Résistance et dans le mouvement fédéraliste.

L’occupation nazi-fasciste de Rome – entre le 10 septembre 1943 et le 4 juin 1944 – fut une période extrêmement tendue et dangereuse pour les résistants romains et pour les milliers de volontaires s’étant rendus dans la capitale, organisés au sein des multiples groupes antifascistes et soutenus par les partis politiques du Comité de Libération Nationale (CLN).

C’est le moment où se noue la relation entre Luisa Villani Usellini et Eugenio Colorni. Tous les deux, en crise avec leurs conjoints respectifs, forment alors un couple fusionnel, liés par une union tant intellectuelle que sentimentale. Eugenio Colorni était non seulement un intellectuel d’une finesse extraordinaire, mais aussi un grand militant. Dirigeant du parti socialiste italien depuis 1935, il sera en 1938 le promoteur d’un socialisme innovant, anti-dogmatique, ouvert à l’européisme et au fédéralisme. Une approche dans laquelle Luisa se retrouve pleinement et qu’elle n’arrêtera pas de défendre, même après la mort d’Eugenio.

Afin de conjuguer les deux éléments principaux de son combat – unir l’Europe par une fédération et transformer la société selon les principes du socialisme – Eugenio Colorni avait essayé d’intégrer le fédéralisme dans le programme du parti socialiste rénové qui était en train de se constituer, le Parti socialiste d’unité prolétaire (PSIUP, créé à Rome en août 1943). Dans cet esprit, il sera à la tête de la rédaction du journal clandestin socialiste Avanti avec l’aide de Luisa qui devient la secrétaire de rédaction, chargée entre autres de la dangereuse tâche de faire le lien avec les imprimeries. Par ailleurs, Eugenio contribuera au deuxième numéro de L’Unità Europea avec Luisa, qui accueillera clandestinement la rédaction dans son appartement à Rome.

Alors que ses idées fédéralistes rencontrent des oppositions parmi les dirigeants du PSIUP, elles sont accueillies avec intérêt auprès des jeunes socialistes, et notamment par un groupe d’étudiants crée en 1943 à l’Université de Rome, l’Association révolutionnaire des étudiants italiens (ARSI). Ainsi, Luisa, avec Eugenio, deviendra le point de repère de ces groupes de jeunes résistants, qu’elle accueillera souvent chez elle où ils se rendaient afin d’avoir un échange ou de chercher des conseils.

Au cours de cette période, Luisa intensifie son engagement au sein du parti socialiste, où elle devient de plus en plus connue tant pour ses qualités intellectuelles que pour ses capacités militantes. Le 30 mai 1944, Eugenio Colorni s’éteint après avoir été blessé deux jours avant par la police fasciste ; à peine quelques jours avant la libération de Rome et l’arrivée des Alliés le 4 juin 1944.

Cet article est à retrouver dans le 194è numéro de Fédéchoses - pour le fédéralisme : https://www.pressefederaliste.eu/-Numero-194-Septembre-2022-

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