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Israël-Turquie : crise aux portes de l’Europe

, par Joseph Richard

Tandis que la chronique de l’UE reste dominée par les soubresauts sans fin de la crise de l’euro, il est peu question de sujets touchant à notre environnement externe. Or l’actualité diplomatique de cet automne 2011 devrait intéresser au plus haut point les Européens : concernant le veto opposé par le président Obama à l’ONU au sujet de la reconnaissance d’un État palestinien par exemple.

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Demande sur laquelle il serait souhaitable que les différentes voix de l’Union n’en fassent clairement qu’une. Mais sans pousser jusqu’à de tels extrêmes, intéressons-nous aux relations qu’entretiennent sur ce sujet et sur d’autres deux pays voisins et proches de l’UE : Israël et la Turquie.

De la proximité pragmatique à la crise diplomatique

Ces relations sont traditionnellement proches : la Turquie reconnaît Israël dès sa proclamation en 1948 et est depuis lors le seul État de la région non hostile à son égard, allant jusqu’à signer en 1996 un accord-cadre de coopération militaire. Une dégradation est récemment intervenue, en particulier depuis le 31 mai 2010. A cette date, le navire turc Mavi Marmara, emportant avec lui des militants de l’organisation humanitaire islamique turque IHH désireux de forcer le blocus israélien de la bande Gaza, est pris d’assaut par des commandos de l’armée israélienne. Face à la résistance d’une partie des passagers, les soldats font usage de leurs armes. Le bilan est de 9 morts de nationalité turque, l’émotion est immense à Ankara et dans tout le pays.

Cet événement fait suite aux critiques exprimées par le premier ministre turc, Recep Tayip Erdogan, sur l’opération Plomb Durci, l’intervention militaire israélienne contre le pouvoir du Hamas dans la bande de Gaza en décembre 2008. Les positions se raidissent. Ankara exige des excuses ainsi que des compensations aux familles de victimes de la part du gouvernement de Benjamin Netanyahu.

La Turquie multiplie les mesures de rétorsion : suspension de ses accords bilatéraux en matière de défense ; expulsion de l’ambassadeur Gaby Lévy (dont la turcophilie est pourtant renommée) ; menace d’envoyer des navires de guerre dans les eaux où opère la marine israélienne afin d’escorter de nouvelles flottilles humanitaires ou encore d’engager "des poursuites en justice contre les soldats israéliens et tous les autres officiels responsables des crimes commis" (citation de l’ambassadeur de Turquie à Washington le 1er septembre 2011).

De son côté, Israël reste arc-bouté sur sa position et refuse de s’excuser pour la manière dont s’est déroulée l’opération du 31 mai 2010. "Israël exprime à nouveau ses regrets pour les pertes en vies humaines, mais ne s’excuse pas pour cette opération. Israël, comme tout autre pays, a le droit légitime de se défendre" déclare au début du mois de septembre le premier ministre Netenyahu. Et surtout le maintien du blocus de la bande de Gaza demeure aux yeux de Tel Aviv non discutable, malgré les critiques grandissantes de la Turquie qui exige sa levée immédiate.

C’est en effet sur cette question palestinienne que les tensions se cristallisent officiellement. Parmi les nombreuses sorties de condamnation d’Israël par des officiels turcs, la moindre n’est sans doute pas l’annonce faite par le ministre des affaires étrangères Ahmet Davutoglu le 3 septembre dernier : la Turquie a l’intention de lancer une procédure judiciaire devant la Cour internationale de justice (CIJ) afin de contester la légalité du blocus de la bande de Gaza. Or, si l’ONU juge dans le récent rapport Palmer sur l’affaire du Mavi Marmara le rapport à une force "excessive et déraisonnable" de la part d’Israël en mai 2010, ce document établit que le blocus autour de Gaza ne contrevient pas aux règles du droit international.

Enfin, en pleine tournée des capitales du printemps arabe, MM Erdogan et Davutgolu ont annoncé leur intention de soutenir la reconnaissance immédiate d’un État palestinien, estimant qu’il s’agit du « droit le plus naturel des Palestiniens, une dette que le monde doit au peuple palestinien ». Le premier ministre turc envisage même de se rendre dans la bande de Gaza, au plus près de ce qu’il nomme désormais « l’enfant gâté de la scène internationale », Israël. De tout cela, quelles leçons à tirer pour l’UE, qui proclame à la fois sa proximité avec la Turquie, candidate à l’adhésion depuis 1987 reconnue comme telle depuis 1999, ainsi que son attachement à l’existence de l’État d’Israël ?

Un affrontement à relativiser

En premier lieu, la rupture, si spectaculaire qu’elle paraisse au premier abord, n’est pas si profonde et définitive. Les deux pays sont parmi « les plus forts et, à beaucoup d’égards, les plus importants du Proche-Orient  » a déclaré le ministre de la défense israélien Ehud Barak, avant d’ajouter : "Il y a entre nous des divergences, mais il importe aussi que dans les divergences les deux parties agissent avec leur tête et non de façon viscérale – ce sera mieux pour nous tous et pour la stabilité régionale".

Autrement dit, ce dialogue de sourds risque d’être avant tout préjudiciable aux deux parties : à Israël car elle perd ainsi son seul interlocuteur sûr dans la région après la révolution iranienne de 1979 et la révolution égyptienne de 2011 en Égypte qui pourrait remettre en question le statu quo inauguré par le président Sadate et poursuivie par Hosni Moubarak ; mais préjudiciable également à la Turquie, qui par cette nouvelle orientation de sa politique étrangère, qualifiée de «  néo-ottomane » (davantage pro-arabe au nom d’une solidarité musulmane), perd cette spécificité d’être à la fois membre de la ligue arabe et proche d’Israël.

Ce double affaiblissement des positions intervient à un moment où le printemps arabe vient rebattre les cartes dans la région, ce qui amène les deux parties à prudemment limiter leur affrontement. Ainsi, si l’ambassadeur israélien en Turquie a été expulsé par Ankara, l’attaché militaire est toujours en poste. Certes, le ministère turc des affaires étrangères a annoncé mettre un terme aux relations industrielles, commerciales et militaires entre les deux pays. Mais il a bien pris soin de préciser que cela ne vaut que pour l’industrie d’armement, et non pour le secteur privé.

En 2010, les échanges commerciaux bilatéraux s’élevent à 3,5 milliards de dollars et le volume des échanges au premier semestre 2011 augmente de 23% par rapport au premier semestre 2010. Les liens économiques demeurent puissants et malgré « affaire des drones  » (la Turquie exigeant d’Israël la livraison de 6 drones payés) les hommes d’affaires et les appareils militaires respectifs ont assez de puissance au sein des deux États pour veiller à ce que cet état de chose demeure.

Enfin, si le gouvernement turc fait mine de montrer ses muscles en annonçant l’envoi possible de navires militaires en Méditerranée orientale (ce qui la placerait en porte-à-faux avec ses partenaires de l’OTAN qui souhaitent avant tout calmer le jeu) il n’en accepte pas moins dans le même temps l’installation d’un bouclier anti-missile sur son territoire, visant principalement l’Iran. Manière de compenser discrètement auprès du partenaire américain ses prises de position vis-à-vis d’Israël.

Spirale sécuritaire et politique « néo-ottomane »

Reste à expliquer pourquoi Israël et la Turquie s’engagent publiquement dans des voies que leurs intérêts diplomatiques semblent déconseiller. La réponse relève peut-être essentiellement des deux scènes politique intérieures. Pour les Israéliens, l’obstination à camper sur leurs positions afin d’éviter à ses soldats des poursuites judiciaires, qui pourraient ensuite créer un précédent dont se serviraient les militants palestiniens hostiles à son actuelle politique. D’autant que le gouvernement Netenyahu a besoin pour assurer sa survie à la Knesset (où la représentation se fait à la proportionnelle avec un seuil de 2%) des voix des députés du parti orthodoxe radical d’Avidgor Lieberman (en noir, à l’extrême droite). Ce dernier rejette tout aveu de responsabilité pouvant mettre en péril le « droit à la défense  » d’Israël.

Knesset, élections législatives israéliennes de 2009

Du côté turc, derrière la crise nouée autour du rapport Palmer, l’on trouve les faiblesses de sa position au Moyen-Orient suite aux révolutions arabes. Auparavant puissance garante d’un équilibre régional qui privilégiait la stabilité plutôt que la démocratie ou les Droits de l’Homme, la Turquie a adopté face à ces événements deux positions successives. D’abord tiède à l’égard des mouvements de révolte, critiquant l’intervention de forces aériennes en Libye et tardant à condamner les violences en Syrie, elle est désormais l’un des plus fermes soutiens du Conseil National de Transition libyen et n’hésite pas à user de termes virulents à l’égard de Bachar-Al-Assad.

Ce retournement rapide résulte de la volonté du gouvernement AKP (Parti de la Justice et du Développement, islamo-conservateur, au pouvoir depuis 2002) de soigner son image auprès des publics arabe et musulman. Cette image sert une politique de bon voisinage et de puissance régionale dont les buts demeurent. En revanche les moyens de sa mise en oeuvre évoluent à travers un double phénomène : depuis le début 2011, la Turquie est souvent célébrée pour ses vertus démocratiques dans un pays où la majorité de la population est musulmane. La République installée en 1923 par Mustapha Kemal Atatürk a toujours été laïque, au sens d’un contrôle par l’État de la religion davantage que de la séparation des deux.

Elle n’en est pas moins actuellement érigée en modèle de mariage réussi entre démocratie et islam, sorte de pendant positif de l’expérience du Hamas à Gaza. Cette image de marque est exploitée par la diplomatie turque, qui mise sur un deuxième point : la critique de plus en plus maximaliste d’Israël, par tous les moyens que nous avons développé plus haut. Ces deux axes touchent principalement des populations arabo-musulmanes sensibles notamment à la question palestinienne qui se joue en ce moment à l’ONU. Comme par exemple les électeurs anatoliens qui scrutin après scrutin plébiscitent le parti de Recep Tayip Erdogan : ainsi lors des élections générales de juin 2011, l’AKP emporte 326 sièges sur 550, majoritairement grâce au vote des régions orientales les moins développées d’Asie mineure.

Ce résultat peut en partie s’expliquer par cette position publiquement très critique d’Israël, sur laquelle l’opposition du CHP kémaliste exprime des réserves. Prendre la défense à la fois de frères musulmans palestiniens opprimés et du nationalisme turc bafoué en mai 2010 dans l’affaire du Mavi Marmara se révèle payant sur le plan électoral intérieur. Et cela permet sur le plan extérieur à une Turquie modèle des militants révolutionnaires de faire oublier ses années de recherche d’un équilibre régional en ignorant bien souvent des réalités que ses officiels ne cessent aujourd’hui de critiquer, notamment en Syrie (ci-dessous une tentative de médiation du ministre turc des affaires étrangères Ahmet Davutoglu auprès de Bachar Al-Assad).

Conclusions

Face à ces tendances, l’Union Européenne doit être prudente : faire comprendre aux Israéliens, de manière moins délibérément provocatrice que les Turcs, que la spirale sécuritaire et jusqu’au boutiste dans laquelle ils s’engagent jour après jour est l’arme la plus efficace de ceux qui souhaitent la disparition de l’État juif ; ainsi que relativiser une part théâtrale de la nouvelle orientation diplomatique de la Turquie.

Cette dernière ne peut durablement se détourner de l’Europe et d’Israël qui constituent la majorité de ses échanges commerciaux et militaires. Il convient cependant de s’inquiéter de cet aventurisme extérieur caractérisé par une certaine superficialité et qui s’accompagne à l’intérieur du ralentissement du rythme des réformes libérales que l’AKP menait tambour battant dans les années 2002-2007.

Si la crise des relations turco-israéliennes plonge ses racines dans les évolutions politiques des deux pays, cela n’en intéresse pas moins la diplomatie européenne qui devrait oeuvrer à son niveau pour renouer ces liens utiles, sinon indispensables, à la stabilité du Moyen-Orient ; mais la perspective d’adhésion future de la Turquie sur laquelle l’UE a engagé sa parole pose une autre question qui va au-delà de notre politique de voisinage à l’Est : la lumière que l’actuelle diplomatie turque projette sur certaines réalités intérieures devrait-elle nous dissuader d’intégrer dans l’ensemble européen ce pays au poids si déterminant pour l’avenir d’une région elle-même au centre des relations internationales ?

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Vos commentaires

  • Le 16 octobre 2011 à 16:20, par Moussa En réponse à : Israël-Turquie : crise aux portes de l’Europe

    Une analyse très intéressante du renouveau de la crise proche-orientale. Cependant, concernant le rôle que l’UE a (ou prétend avoir) à jouer, j’avoue éprouver quelques difficultés :

    - envers Israël « faire comprendre aux Israéliens, de manière moins délibérément provocatrice que les Turcs, que la spirale sécuritaire et jusqu’au boutiste dans laquelle ils s’engagent jour après jour est l’arme la plus efficace de ceux qui souhaitent la disparition de l’État juif ». Et ce de quelle manière ? En laissant entendre qu’au nom de l’UE, la France entend soutenir un processus de paix durable à la condition qu’Israël soit reconnu comme État des juifs (déclaration de Juppé à la conférence de Madrid le 20 juillet dernier). Ou bien en attribuant l’exclusivité de cette politique au couple franco-allemand rompu aux politiques d’ambiguïtés constructives fondées sur des accords débordants de souhaits mais vides de sens ?

    - envers la Turquie : « relativiser une part théâtrale de la nouvelle orientation diplomatique de la Turquie. » Je ne crains que la Turquie commence à comprendre, révolutions arabes aidant, qu’elle n’a plus autant d’intérêt à intégrer l’UE qu’elle n’en avait avant d’être dotée du statut de pays candidat (lequel lui confère la plupart des avantages économiques dont jouit un pays membre, sans bien sûr se plier aux contraintes en matière de droits de l’homme et de réglementation intérieure). Sa politique néo-ottomane prouve qu’elle a quasi-définitivement pris une nouvelle orientation, axée vers une région au sein de laquelle son rôle est stratégique à maints égards.

    Il me semble donc que ta conclusion, si ce n’est des voeux pieux éternellement formulés par les Européens, relève d’un très grand optimisme. La politique étrangère européenne, à partir du moment où elle ne parvient pas à s’affranchir des rivalités étatiques et qu’elle ignore comment avancer au Proche-Orient à chaque bug subi ou voulu du couple franco-allemand, n’arrivera sans doute pas à jouer un rôle concret et prometteur dans la région. Vive l’intégration.

    Moussa.

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