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Les Ecoles européennes : pour des citoyens européens

, par Pierre-Antoine KLETHI

Décriées à intervalles réguliers par les médias nationaux (souvent britanniques…), dénoncées comme un privilège pour les enfants des « eurocrates », les Ecoles européennes sont une initiative éducative formidable à laquelle il convient de s’intéresser.

Ecole européenne à Kirchberg, Luxembourghttp://www.flickr.com

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Créée pour permettre aux enfants des fonctionnaires européens d’effectuer leur scolarité dans leur langue maternelle, la première école européenne vit le jour à Luxembourg, en 1953. Aujourd’hui, il existe 16 écoles européennes : 4 à Bruxelles, 2 à Luxembourg – la seconde s’apprête à ouvrir ses portes en septembre, 1 à Francfort, à Karlsruhe, à Munich, à Mol (BE), à Alicante, à Varese (IT), à Bergen (NL) et à Culham (UK). Sans compter les "écoles associées" au réseau, dont l’une a ouvert à Strasbourg (enfin !) en 2008. Etant moi-même un "pur produit" de l’Ecole européenne de Luxembourg I (la plus grande, à l’heure actuelle), je fonderai cet article principalement sur mon expérience.

L’atout n°1 : les langues

L’apprentissage de langues étrangères occupe une place centrale au sein des Ecoles européennes. Comment pourrait-il, d’ailleurs, en aller autrement, puisque des enfants venant de toute l’Union européenne s’y côtoient quotidiennement et communiquent donc entre eux ?

Ainsi, dès la première année primaire (le CP, en France), les écoliers commencent à apprendre une langue étrangère choisie parmi les trois langues véhiculaires, à savoir le français, l’anglais et l’allemand. Les résultats ne sont généralement pas visibles tout de suite, mais à long terme, l’enfant maîtrise mieux la langue, puisqu’il l’entend et la manipule déjà très jeune. Par ailleurs, il est extrêmement avantageux de disposer de professeurs dont la langue qu’ils enseignent est la langue maternelle. Ainsi, par exemple, les professeurs "d’allemand langue étrangère" sont-ils Allemands ou Autrichiens.

Je soulignerai, au passage, qu’il existe aussi un certain nombre de cas où les parents choisissent d’inscrire leur enfant en section française ou anglaise, bien qu’ils soient d’une autre nationalité, afin que leur enfant maîtrise parfaitement cette langue.

Par la suite, dans les dernières années du primaire, outre les cours de langues, des activités (bricolages, films) sont proposées dans la première langue étrangère : ce sont les "heures européennes", où les enfants peuvent pratiquer cette langue commune.

A partir de la 2ème année secondaire (la 5ème, en France), une seconde langue étrangère est rendue obligatoire. Généralement, outre les trois langues véhiculaires, le choix peut se porter sur l’espagnol et l’italien, voire le néerlandais.

A partir de la 3ème année secondaire (la 4ème, en France), les cours d’histoire-géographie, ainsi que (parfois) les cours optionnels de musique et d’art sont dispensés en première langue étrangère.

Enfin, à partir de la 4ème année secondaire (la 3ème, en France), il est possible de commencer à apprendre une troisième langue étrangère.

Mieux connaître les autres

La pratique de multiples langues étrangères permet donc de communiquer facilement et de nouer des amitiés avec des enfants d’autres nationalités. Ainsi, il n’est pas rare de voir une Grecque et une Allemande parler ensemble français, ou un Suédois et un Portugais échanger en anglais.

Ce multilinguisme contribue aussi à découvrir la culture des autres (la langue fait partie de la culture !), chacun apportant à la communauté scolaire une meilleure connaissance de son pays.

Par ailleurs, enseigner l’histoire dans la première langue étrangère joue également un rôle primordial, puisque de ce fait, le programme n’est pas celui traditionnellement enseigné dans le pays d’origine, mais il est plutôt orienté vers les faits historiques majeurs dans l’Histoire de l’Europe, avec la vision, la perception de ces faits qui existent dans le pays d’origine du professeur. Parfois, l’accent sera même mis sur des aspects moins connus ou moins développés en France, alors que d’autres thèmes, centraux en France, ne seront pas ou peu étudiés. Ainsi, pour donner un exemple tiré de mon expérience personnelle, nous avons bien approfondi la guerre froide et ses implications en Allemagne ; en revanche, nous n’avons quasiment pas traité de la décolonisation. Aussi, de cette manière, les jeunes acquièrent-ils une vision européenne de l’Histoire.

L’émergence d’une véritable identité européenne

Il y a quelques mois, j’ai rédigé un article intitulé "Comment créer une identité européenne ?" Dans cet article, j’identifiais trois grandes lignes à suivre : "expliquer", "échanger" et "partager".

"Expliquer" est essentiel, car il est impossible d’adhérer pleinement à une idée que l’on ne comprend pas. Dans ce cadre, je soulignais le rôle majeur de l’éducation. L’Ecole a joué, historiquement, un rôle primordial dans la construction d’une identité nationale. Aujourd’hui, elle peut jouer le même rôle dans l’émergence d’une identité européenne, en diffusant la connaissance d’une histoire européenne et de grands auteurs et philosophes européens. C’est ce que font les Ecoles européennes, ainsi que je l’ai expliqué ci-dessus.

"Echanger", ensuite, concerne aussi directement l’éducation. C’est pourquoi il est particulièrement important de développer l’apprentissage des langues étrangères, pour pouvoir véritablement aller vers l’autre, pour pouvoir mieux le connaître et mieux le comprendre, pour mieux vivre ensemble. A cet égard, les Ecoles européennes sont, nous l’avons vu précédemment, en pointe aussi. Par ailleurs, en rassemblant des enfants et des adolescents issus de tous les pays de l’Union européenne (à Luxembourg I, nous avons une vingtaine de sections linguistiques), les Ecoles européennes offrent un espace de rencontre privilégié.

Enfin, il faut "partager". En se côtoyant quotidiennement, les enfants des Ecoles européennes partagent leur langue, leur culture, leurs activités, créant ainsi une véritable communauté dotée d’une identité européenne, fruit d’un "melting pot" européen. Ainsi, un sentiment commun d’appartenance à une vaste communauté peut se développer et mûrir en chacun de ces enfants et jeunes, qui, à leur tour, rapporteront et partageront cette expérience par la suite, dans les pays où ils étudieront puis travailleront.

S’inspirer des Ecoles européennes

Je pourrais bien sûr présenter encore plusieurs différences avec le système français. J’en citerai une : l’absence de filières les deux dernières années précédant le bac, ce qui permet d’éviter des aberrations telles que l’absence de cours de mathématiques pour les élèves de filières « littéraires » ou de cours d’histoire pour les élèves « scientifiques ».

Par ailleurs, il faut être conscient que le modèle des écoles européennes est difficile à reproduire dans de nombreuses villes, en raison notamment de l’absence ou de l’insuffisance d’une diversité de population européenne et de la taille réduite des établissements scolaires, qui ne permet pas de profiter d’économies d’échelles pour offrir un grand choix d’options.

Toutefois, il ne fait pas de doute que les programmes d’enseignement gagneraient à être un peu plus "européanisés", afin de mieux connaître les autres Européens et de mieux pouvoir communiquer avec eux ; bref, afin de créer un sentiment d’appartenance à une même communauté.

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Vos commentaires

  • Le 13 juin 2012 à 00:09, par Till En réponse à : Les Ecoles européennes : pour des citoyens européens

    Cher Pierre-Antoine,

    Les critiques adressées au réseau d’écoles européennes - comme par exemple celles formulées par le philosophe belge Philippe Van Parijs (cf. http://www.euractiv.com/fr/affaires-publiques/les-ecoles-europeennes-accusees-news-237939) - ne concernent ni la pertinence des programmes, ni la qualité des enseignements, mais les critères d’admission au réseau, essentiellement réservé aux enfants des fonctionnaires européens.

    Les deux conséquences sont tout d’abord celle d’avoir un réseau protégé par rapport aux problèmes d’intégration d’élèves issus de milieux faiblement scolarisés qui caractérisent le secteur public, et de créer une bulle autour des institutions européennes, étant donné que l’école représente souvent un lieu de rencontre entre parents et enfants issus de milieux différents.

    Le réseau doit être sans doute maintenu et développé, mais à terme le réseau devrait devenir accessible indépendamment du statut socio-professionnel des parents et intégré dans le réseau public. Un enfant portugais né à Bruxelles doit avoir les mêmes opportunités de scolarisation, indépendamment du fait que son parent soit président de la Commission, fonctionnaire, cadre d’entreprise expatrié ou ouvrier émigré.

    Pour que la citoyenneté européenne devienne une réalité, il faudrait dépasser les concepts d’école européenne, école française à l’étranger etc. tout en faisant en sorte que les objectifs de ces réseaux puissent être pris en compte par le service public des États-membres. Cela ne se fera pas du jour au lendemain, et dans l’attente les écoles européennes continueront à faire office de modèle.

  • Le 15 juin 2012 à 16:17, par Pierre-Antoine KLETHI En réponse à : Les Ecoles européennes : pour des citoyens européens

    Tout d’abord, il faut rappeler que les Ecoles Européennes ont été fondées pour que les enfants des fonctionnaires européens vivant dans un autre pays puissent disposer d’un enseignement dans leur langue maternelle. C’est le même principe qu’un établissement d’enseignement français n’importe où dans le monde : ces établissements doivent permettre aux enfants des expatriés français de disposer d’un enseignement en français, suivant les programmes définis par le Ministère de l’Education Nationale français.

    Par ailleurs, si les enfants des fonctionnaires européens sont prioritaires, des enfants extérieurs peuvent entrer dans les Ecoles Européennes, sous réserve des places disponibles (cf. le système des différentes « catégories »). Evidemment, ça leur coûte cher...

    Je suis contre l’intégration des Ecoles Européennes dans des réseaux publics nationaux, car ces écoles se distinguent précisément par leur caractère européen, qui ne rentre pas, pour l’instant, dans le cadre des programmes d’éducation nationaux.

    Enfin, s’il existe des « inégalités » en matière d’opportunités de scolarisation, je suggère de remettre en cause plutôt la médiocrité de certaines branches des systèmes d’enseignements nationaux, plutôt que le système d’accès aux établissements de bonne qualité.

  • Le 16 juin 2012 à 12:41, par Julien-223 En réponse à : Les Ecoles européennes : pour des citoyens européens

    Ah, l’Europe et la défense des intérêts catégoriels... #eurocorporatisme

  • Le 20 juin 2012 à 12:54, par Till En réponse à : Les Ecoles européennes : pour des citoyens européens

    Cher Pierre-Antoine,

    Nul ne remet en question la qualité de ces réseaux. Cependant, il est inadmissible que l’accès à un réseau public de qualité soit déterminé par les mérites des parents (qui ont réussi le concours de la fonction publique européenne ou qui ont suffisamment de moyens pour payer les frais de scolarité) et non pas à ceux des élèves.

    Si le gouvernement français décidait de réserver les meilleurs lycées de chaque ville aux enfants de fonctionnaires et de demander aux autres parents d’acquitter des frais de scolarité, l’opinion publique française serait - à juste titre - assez révolté.

    Le fait de comparer les écoles européennes aux écoles françaises à l’étranger, où la priorité est donnée aux enfants français, implique de considérer que les enfants des fonctionnaires européens sont les seuls à disposer de la citoyenneté européenne, acquise à travers le concours EPSO et transmise par la voie du sang aux enfants.

    Si tel est le cas, la fonction publique européenne est en train de reproduire une structure sociale que l’on considérait révolue à partir de 1789...

  • Le 21 juin 2012 à 15:40, par Pierre-Antoine KLETHI En réponse à : Les Ecoles européennes : pour des citoyens européens

    Cher Till,

    Je ne sous-entend pas que les enfants des fonctionnaires européens sont les seuls à disposer de la citoyenneté européenne. J’indique simplement que les Ecoles Européennes permettent à ces enfants, qui vivent hors de leur pays d’origine (ce qui est d’ailleurs très enrichissant...) de suivre une scolarité dans leur langue maternelle.

    Pour la même raison, l’on ne peut pas comparer avec ton exemple de réservation des meilleurs lycées des grandes villes françaises aux enfants de fonctionnaires, puisque précisément, dans le cas des Ecoles Européennes, l’on est à l’étranger, pas dans son pays d’origine.

    Par ailleurs, cela a pour conséquence que le lien avec les institutions européennes est tout à fait naturel, du moins jusqu’à présent. Ce n’est pas une question de « citoyenneté européenne », mais la question du but poursuivi à l’origine. Il ne s’agissait pas de fournir une école française ou anglaise ou portugaise ou suédoise à des expatriés nationaux, au service d’une entreprise ou d’un service public national, mais de fournir un cadre européen à des enfants expatriés car leurs parents travaillaient pour l’Union Européenne. Je peux comprendre que ce soit dommage pour le fils d’ouvrier portugais à Bruxelles, que tu mentionnais ci-dessus, mais la situation actuelle est, somme toute, tout à fait « logique ».

    Enfin, sur le caractère « élitiste », je me bornerai de souligner qu’en France aussi, l’on a d’excellents établissements où seule les enfants de « l’élite » accèdent. L’égalité absolue est un mythe...

  • Le 24 juin 2012 à 14:51, par Till En réponse à : Les Ecoles européennes : pour des citoyens européens

    Cher Pierre-Antoine,

    Bien-sûr que l’égalité absolue est un mythe, ou plutôt une utopie. Ceci n’empêche pas que le but de la politique éducative devrait être celui d’assurer l’égalité des chances dans le respect de la diversité et dans un souci d’intégration et de mixité sociale.

    À l’origine, dans l’après-guerre, on pouvait considérer à la limite que les écoles européennes avaient un rôle pionnier dans la construction d’une identité européenne. Aujourd’hui, le fait d’isoler les enfants des fonctionnaires de ceux du reste de la population a comme conséquence un décalage énorme pour ce qui concerne l’intégration européenne et l’intégration des citoyens européens.

    Je ne vois pas très bien la différence entre l’enfant d’un juriste français qui travaille pour l’Union européenne et l’enfant d’un professeur danois de droit européen qui travaille à l’ULB sur un projet européen, et encore moins entre celui d’un huissier belge qui travaille à la Commission et celui d’un huissier portugais qui travaille à l’ULB.

    À mon sens, c’est le statut de fonctionnaire européen même qui devrait être revu. Si à l’origine un concours général très « idéologique » avait comme mission de garantir l’allégeance des fonctionnaires au projet européens, aujourd’hui il tend surtout à décrédibiliser la Commission auprès des citoyens. Aujourd’hui, le nombre de citoyens farouchement nationalistes est relativement limité, mais même, et surtout, parmi les Européens les plus convaincus, on en retrouve beaucoup qui regrettent un certain décalage entre la vision du monde de la Commission et leur réalité quotidienne.

  • Le 25 juin 2012 à 11:46, par Pierre-Antoine KLETHI En réponse à : Les Ecoles européennes : pour des citoyens européens

    Cher Till,

    Je pense que ce n’est pas en ouvrant excessivement l’accès à la petite vingtaine d’écoles européennes existant actuellement que l’on diffusera vraiment l’identité européenne ; c’est en européanisant les programmes éducatifs nationaux (je te renvoie à l’un de mes articles : http://aucafedeleurope.wordpress.com/2012/02/14/comment-creer-une-identite-europeenne/ ). L’on pourrait effectivement, peut-être, songer à supprimer les différentes catégories (1, 2 et 3) d’élèves, en fonction du statut de leurs parents, mais il restera quand même le problème matériel de la place pour accueillir tous les élèves...

    Quant au concours de la fonction publique européenne, je peine à percevoir ta volonté de réformes. Souhaites-tu supprimer le concours ? Ceci est, à mes yeux, hors de question, puisqu’il faut bien sélectionner un nombre restreint de personnes parmi plus de 10000 candidats. A quoi penses-tu en parlant de la « vision du monde de la Commission » ?

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