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Les fondements historiques des gauches européennes

Débat : Quel futur pour la social-démocratie en Europe ? (I)

, par Chloé Fabre

Les gauches actuelles sont le résultat de deux siècles d’histoire de la pensée et de la politique, au cours desquels de nombreuses aspirations philosophiques, politiques, esthétiques se sont mélangées pour fournir aux gauches un héritage multiple et large, commun à la quasi-totalité de l’Europe de l’Ouest. Ce premier article vise à découvrir cet héritage afin de permettre par la suite de réfléchir aux questionnements idéologiques et identitaires qui se posent aux gauches européennes aujourd’hui.

Auteurs

La pensée de gauche, progressiste au XVIIIème siècle, révolutionnaire au XIXème siècle, s’est formée à partir de revendications d’abord libérales, puis égalitaires.

Un héritage libéral

Les premières revendications libérales et souvent nationales sont venues d’une bourgeoisie progressiste qui détenait le pouvoir économique et voulait accéder au pouvoir politique. Les libéraux revendiquaient les libertés naturelles des hommes dans la tradition des Lumières du XVIIIème siècle (Locke, Kant, Voltaire…). Cette revendication des libertés a entre autres conduit à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen en 1789, à la montée en puissance des pouvoirs de la Chambre des Communes et à la création du Parlement de Francfort en 1848. La bourgeoisie libérale cherchait à limiter le pouvoir réservé à la noblesse des Etats jusque-là souvent absolutistes.

Cette revendication libérale s’est souvent accompagnée de revendications nationales. Le but étant d’unifier un territoire en supprimant les taxes entre les pays (ancienne dénomination administrative des régions) en France, les comtés au Royaume-Uni, les principautés, les royaumes et les villes autonomes en Allemagne. Ceci permettait la meilleure circulation des marchandises (par exemple par le Zollverein en Allemagne) et devait par là favoriser l’essor et la prospérité d’une bourgeoisie marchande attachée au respect des Droits de l’Homme. Bien que les revendications nationales prirent souvent par la suite le pas sur ces aspirations libérales, cet attachement au principe de droits individuels et universels demeure un marqueur des gauches européennes.

Un héritage égalitaire

Avec le développement industriel est apparue une nouvelle gauche, qui s’est construite en partie en opposition avec la bourgeoisie progressiste évoquée plus haut. L’industrialisation, en concentrant le travail dans les manufactures puis dans les usines, a engendré l’émergence d’une importante masse ouvrière. Malgré la grande diversité des ouvriers (il n’existe pas de classe au sens marxiste avant la fin du XIXème siècle et le taylorisme), la plupart partage des conditions de vie difficiles, souvent misérables. Des revendications se construisent au fur et à mesure que les enjeux de la qualité du travail et de la réduction des inégalités grandissantes se développent. Si l’intégration ouvrière, pour porter les revendications, passe d’abord par le biais d’associations (pas encore des syndicats), les attentes ne sont pas moins dirigées vers l’Etat et mêlent à la fois des revendications sociales et politiques. Le mouvement chartiste anglais, par exemple, demandera dans les années 1830 le suffrage universel et la rémunération des députés, ceci afin d’ouvrir le parlement aux ouvriers.

Puis, progressivement, les ouvriers se constituent en syndicats mais de manières très différentes selon les pays. Au Royaume-Uni, ce sont d’abord les skilled, ouvriers qualifiés, qui se rassemblent pour porter des revendications modérées, d’inspiration libérale. Avec la deuxième industrialisation, les unskilled, ouvriers non-qualifiés, se rassemblent au sein de trade unions de masse. Ce sont ces syndicats qui seront à l’origine du Labour Party. C’est donc un modèle de syndicalisme intégré à la politique qui se développe au Royaume-Uni. Il en va de même en Allemagne, où les syndicats prennent en charge les ouvriers lors de périodes de chômage ou de maladie et où la SPD tente de conquérir le pouvoir pour mettre en place les lois sociales demandées. Il faut noter que c’est Bismarck qui a été à l’origine des premières lois sociales car il s’est approprié une partie du corpus politique de la gauche prolétarienne afin de limiter son essor.

En France, c’est un modèle radicalement différent qui se développe. La gauche est divisée avant même l’autorisation des syndicats (loi Waldeck-Rousseau de 1884). Par conséquent, les syndicats refusent l’entrée en politique, et optent pour la révolution sociale, tandis que les républicains (gauche progressiste issue des Lumières) se montrent peu ambitieux dans le domaine social. Entre ces deux camps, il y a des chocs violents : par exemple, lorsque les ouvriers réclament la journée de huit heures, lors du 1er mai 1891, la République des progressistes tire sur les manifestants. Il y eu dix morts dont sept adolescents. Ce Drame de Fourmies (Nord) est un des plus importants affrontements entre les ouvriers et la République. Il constitue le début de la séparation entre le syndicalisme et le socialisme. La Charte d’Amiens (1906) inscrit dans le marbre la séparation entre les syndicats et les partis. Ce modèle de syndicalisme de lutte appelé anarcho-syndicalisme ancre une rupture entre le mouvement social et le mouvement politique. Cette séparation demeure présente en France jusqu’à nos jours malgré le rôle intégrateur du Parti Communiste Français.

Les gauches ont donc, de façon globale, hérité du XIX° siècle deux tendances difficiles à concilier, une libérale et une démocratique (au sens de revendication égalitaire). La première a vu ses revendications reconnues au cours du XIXème siècle, tandis que la seconde, bien souvent écartée du pouvoir, ne verra ses revendications que partiellement réalisées. C’est sur ce double héritage, sur ce double ancrage social et idéologique, et sur ces deux perspectives que se sont construites les gauches au XX° siècle.

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P.-S.

Cet article a été écrit avec la collaboration de Benjamin Guedj (membre des Jeunes Européens Universités de Paris) et Frank Stadelmaier (membre des Jeunes Européens Sciences-Po Paris).

Illustration : représentation de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Source : Wikimedia.

Vos commentaires

  • Le 25 novembre 2009 à 22:01, par Cédric En réponse à : Les fondements historiques des gauches européennes

    C’est regrettable de se limiter au XIXème siècle, car l’histoire du XXème est aussi fondatrice pour les gauches européennes. Les gauches ne trouvent pas toutes leurs sources dans le XIXème.

    Par ailleurs, vous offrez une vision très limitée de l’axe liberté-égalité. Où sont les mouvements libertaires (anarchisme, féminisme), les mouvements utopistes ? Où est l’opposition social-démocratie-new labour ?

    Vous négligez aussi d’autres principes fondateurs de la gauche qui ne se laissent pas intégrer dans une échelle liberté-égalité :
    - le communisme, qui est autant égalitariste qu’autoritariste, messianique, voire populiste (au sens des sciences politiques).
    - l’écologie politique, qui apporte des réflexions nouvelles à la gauche. L’écologie, ce n’est pas juste une gauche traditionnelle « à faibles émissions de carbone ». L’écologie interpelle le fonctionnement de la démocratie et de la société toute entière face à un système de décision technoscientifique.

    Et enfin, vous présentez surtout l’une histoire de la gauche occidentale. Les fondements philosophiques de la gauche d’europe centrale ne sont pas si différents de ceux de la gauche occidentale (à voir...), mais il y a tout de même une histoire sensiblement divergente...

  • Le 26 novembre 2009 à 22:56, par Laurent Nicolas En réponse à : Les fondements historiques des gauches européennes

    Vous n’avez pas totalement tort. Mais, d’une part, cet article est la première partie d’une série de publications abordant les diverses facettes des fondements historiques des gauches européennes. Par ailleurs, vous n’êtes pas sur le Taurillon sur un site d’histoire : nous ne pouvons, sur un sujet comme celui-ci, être exhaustif. Il me semble que l’article présente une vision intéressante, qui sera complétée par les prochaines publications de la série.

    Enfin, peut on considérer l’écologie politique comme l’un des fondements historiques des gauches européennes ? Je vous rejoins sur l’importance que ce courant a eu, et continue d’avoir, sur l’évolution du corpus de valeurs des gauches européennes. Mais je ne crois que l’on puisse le ranger parmi ses fondements historiques.

  • Le 27 novembre 2009 à 09:34, par Cédric En réponse à : Les fondements historiques des gauches européennes

    Je dirais juste que l’écologie politique ne date pas d’hier. C’est dans les années 70 qu’elle a pris son envol, et elle inspire aujourd’hui toute la gauche. C’est à ce titre que je la mettrais dans les fondements historiques. L’écologie est chronologiquement le dernier fondement historique de la gauche, si vous préférez.

  • Le 28 novembre 2009 à 19:13, par Chloé Fabre En réponse à : Les fondements historiques des gauches européennes

    Bonjour Cédric,

    Frank, Benjamin et moi écrivons en commun une série d’article sur les gauches en Europe et l’avenir de la sociale-démocratie. Nous avons souhaité retracer dans ce premier article les fondements du XIXème siècle. Le prochain article portera sur le XXème siècle puis il y aura d’autres articles sur des thèmes précis. Patience donc... L’écologie apparait au prochain article.. dans les années 1970...

    A bientôt sur le Taurillon !

    Chloé Fabre

  • Le 30 avril 2011 à 17:04, par Cédric En réponse à : Les fondements historiques des gauches européennes

    Salut,

    Je me demandais juste où a été publiée la « série d’articles sur les gauches en Europe et l’avenir de la sociale-démocratie », que vous annonciez dans votre commentaire ?

    Je patiente depuis 1 an et demi. Mais, je vous relis, et je crois comprendre que votre prochain article sur « L’écologie » est prévu pour les années 1970 ? « Doc, démarrez la Delorean ! »

  • Le 4 mai 2011 à 13:51, par Fabre Chloé En réponse à : Les fondements historiques des gauches européennes

    Bonjour Cédric,

    Les articles deux et trois de la série peuvent être trouvé aux adresses suivantes :

    - La structuration de la pensé social-démocrate au XXe sicèle de Benjamin Guedj, où d’après mes souvenir il est fait question de l’écologie. http://www.taurillon.org/La-structuration-de-la-pensee-social-democrate-au-XXe-siecle

    - L’avenir de la social-démocratie : l’europeanisation ?, de Frank Stadelmaier, http://www.taurillon.org/L-avenir-de-la-social-democratie-l-europeanisation

    - La social-démocratie allemande en crise : la fin d’un projet politique ? http://www.taurillon.org/La-social-democratie-allemande-en-crise-la-fin-d-un-projet-politique

    Et puis si vous avez des choses à dire sur les rapports entre l’écologie, la social-démocratie et l’Europe, je pense que la rédaction du Taurillon, sera ravie de recevoir vos articles.

    Cordialement.

    Chloé Fabre

  • Le 5 mai 2011 à 13:42, par Laurent Leylekian En réponse à : Les fondements historiques des gauches européennes

    Je pense que la question nationale qui fut effectivement un des moteurs de la pensée progressiste au 19ème et même au 20ème siècle a totalement disparu (et je le regrette).

    La gauche fut par la suite internationaliste, d’abord dans le sens marxiste puis dans le sens libéral (restreint à la vision économiste). A mon sens, c’est regrettable à double titre :

    - La gauche s’est privée d’un clé de compréhension des dynamiques actuelles,
    - L’Europe (issue du consensus libéral-socialiste) s’est construite sur la dénégation des identités nationales et même d’une hypothétique identité européenne.

  • Le 5 mai 2011 à 13:58, par Valéry-Xavier Lentz En réponse à : Les fondements historiques des gauches européennes

    Le problème me semble être plutôt l’inverse : l’abandon par la gauche de l’internationalisme ou d’une vision progressiste des relations internationales au profit d’une posture conservatrice et de facto nationaliste.

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