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Témoignage sur Altiero Spinelli

, par Pier Virgilio Dastoli

Il y a 70 ans, Altiero Spinelli et Ernesto Rossi rédigeaient le manifeste de Ventotene appelant à la création d’une fédération européenne. Alors que l’Europe était en pleine guerre mondiale, ces militants anti-fascistes réfléchissent à l’avenir de l’Europe après la guerre. Dans un article de la revue Fédéchoses, Pier Virgilio Dastoli, ancien assistant parlementaire d’Altiero Spinelli, nous livre son témoignage.

Auteurs

  • Ancien secrétaire général du Mouvement européen international et porte-parole du Forum permanent de la société civile, à Bruxelles. Président du Mouvement Européen-Italie

Après sa mort le 23 mai 1986, Altiero Spinelli a été accepté dans le Panthéon virtuel des « Pères de l’Europe » ensemble avec Jean Monnet et Robert Schuman qui ont été -l’un « l’inspirateur » et l’autre « l’exécuteur »- à l’origine de l’intégration communautaire mais aussi avec les trois leaders de la « petite Europe » : Adenauer, De Gasperi et Spaak dans le cadre d’une coalition politique unissant les catholiques Adenauer, De Gasperi et Schuman, le socialiste Spaak, le laïc Monnet et l’ancien communiste Spinelli.

Parmi les six « Pères de l’Europe », seuls Monnet et Spinelli ont enrichi les réflexions sur l’ordre européen à construire après la guerre avec l’utopie d’une nouvelle forme de partage des souverainetés nationales très proche de celle réalisée par les anciennes colonies britanniques de l’Amérique du nord, une utopie destinée à abandonner le principe de Philippe Le Beau « rex est imperator in regno suo ». Spinelli, dans le cadre de l’approche culturelle et politique du Manifeste de Ventotene pour une Europe libre et unie, écrit pendant l’hiver 1941 quand les armées de Hitler avaient ravagé presque tout le continent européen, et Monnet, dans son exil d’Alger deux ans plus tard, étaient arrivés à la conclusion que la démocratie aurait gagné sur la dictature mais que la « paix perpétuelle » n’aurait été assurée que par la construction d’une Europe fédérale.

Spinelli était arrivé à Ventotene après dix ans de prison ayant été condamné par le Tribunal spécial fasciste pour ses activités de jeune leader communiste et après une brève période d’exil à Ponza où sa rupture avec le Parti Communiste Italien (PCI) de Togliatti s’était accomplie autour du contraste fondamental entre sa vision de la liberté et l’idéologie du Parti. A Ventotene Spinelli rencontrera les trois personnes décisives pour celle qu’il a appelée ensuite « ma vraie vie » : le radical Ernesto Rossi, qui rédigera avec lui le Manifeste, le socialiste et juif Eugenio Colorni et Ursula Hirschmann, femme de Colorni, qui deviendra sa femme et la compagne de sa bataille politique après l’assassinat de Colorni par des squadracce fascistes. Spinelli a été à l’origine de l’idée du Manifeste qui a été écrit par lui et par Rossi pendant l’hiver 1940-1941 et diffusé en Europe par Ursula Hirschmann et Ada Rossi en inspirant la résistance contre le nazisme de ceux qui étaient engagés dans la réflexion et l’action pour la Fédération européenne comme le groupe de la revue Combat en France d’Albert Camus.

Après la guerre...

Après la fin du nazisme et du fascisme, l’organisation du nouvel ordre européen a été rapidement reprise par les pouvoirs nationaux et notamment par les partis politiques de l’ordre ancien qui avaient renoncé à l’universalisme (les chrétiens-démocrates), au cosmopolitisme (les libéraux) et à l’internationalisme (les socialistes et les communistes) ayant l’illusion que des problèmes à dimension continentale auraient pu être résolus avec les instruments des démocraties nationales. Cette illusion tragique a mis le destin du continent européen pendant une longue période dans les mains de l’hégémonie américaine et de l’impérialisme soviétique, ce qui a représenté la première défaite des fédéralistes et d’Altiero Spinelli. Au Congrès de La Haye en mai 1948, l’utopie fédéraliste de Spinelli ne fut que très partiellement prise en considération puisque dans l’appel final rédigé par Denis de Rougemont la méthode constituante avait été ignorée et la perspective des États-Unis d’Europe sortie de l’agenda politique européen. Seule l’illusion de Monnet, selon lequel « la bureaucratie aurait été plus forte que la politique et que de l’administration européenne serait née la superstructure politique de l’Europe », aurait inspiré les premiers pas de l’intégration communautaire. Mais Monnet avait décidé de renoncer à la perspective de l’Europe fédérale, imaginée en 1943 et rappelée dans la Déclaration de 1950, en choisissant le chemin sui generis de la méthode fonctionnaliste ou, pour utiliser les mots de Jacques Delors, de la méthode de l’engrenage. Malgré ses défauts et ses faiblesses, l’engrenage communautaire a fonctionné pendant trente ans, jusqu’au début des années 1980 quand la dimension des problèmes européens en a fait un instrument presque obsolète.

Spinelli n’avait pas renoncé à son utopie de l’Europe fédérale malgré la première défaite subie avec la reconstruction des vieilles démocraties nationales et la deuxième défaite du Congrès de La Haye. Spinelli nous a expliqué maintes fois qu’il faut toujours exploiter les contradictions qui existent dans les choix des gouvernements nationaux en les obligeant à aller au delà de leurs décisions. Il en a été ainsi en 1952, quand la question de la défense européenne avait été posée sans être accompagnée par la construction de l’Europe politique, et Spinelli avait obtenu l’engagement d’Alcide De Gasperi, et à travers lui de l’Europe des Six, à tenter le chemin constituant par la voie de l’Assemblée parlementaire de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA).

La fin de la Communauté européenne de défense (CED) qui entraina la fin de la Communauté politique eut comme conséquence indirecte la division des fédéralistes, les uns ayant accepté l’approche graduelle de la méthode communautaire et les autres conduits par Spinelli s’engageant sur la voie démocratique de l’élection directe du Congrès du peuple européen. Mais,contrairement à une partie de ses camarades, Spinelli n’était pas un idéologue du fédéralisme et il n’était pas non plus inspiré par les théories de Proudhon.

La voie du gradualisme constitutionnel

Ayant observé l’action du premier Président de la Commission, l’allemand Hallstein, pour doter la Communauté d’un vrai budget et le Parlement de vrais pouvoirs, il décida de s’engager sur la voie du gradualisme constitutionnel qu’il n’a jamais abandonné jusqu’à sa mort. C’est ainsi qu’il a contribué à la naissance de l’Institut des Affaires Internationales de Rome mais surtout qu’il a été à l’origine des politiques communes en matière de recherche, d’environnement, de culture et de télécommunications pendant ses six ans à la Commission européenne (1970-1976). Homme politique tenace et visionnaire, le Commissaire Spinelli a été l’interprète le plus efficace de l’Europe des résultats qui n’arrive pas à s’affirmer face à l’impuissance des États nationaux. En conjuguant la vision de Willy Brandt d’une politique de la société (Gesellschaft Politik) au-delà du Marché commun et sa conviction personnelle d’une Commission ayant des fonctions et une capacité de gouvernement, le Commissaire Spinelli a concrétisé ainsi l’aventure européenne.

Assis en face des communistes italiens au Parlement européen (PE), conduits par Giorgio Amendola, le Commissaire Spinelli avait suivi leur lente évolution de l’anti-européisme des années 1950 et 1960 à l’engagement occidental d’Enrico Berlinguer des années 1970. C’est ainsi qu’il avait décidé d’accepter la proposition de ses anciens camarades de devenir député national et d’entrer ensuite dans la « citadelle » de la démocratie européenne éparpillée entre Bruxelles, Luxembourg et Strasbourg.

Le projet de Traité instituant l’Union européenne, adopté par le PE le 14 février 1984, représente encore aujourd’hui le point le plus avancé de réflexion et de proposition d’un nouvel ordre constitutionnel européen qui unisse les éléments essentiels de la méthode (un projet de nouveau traité qui remplace intégralement l’ensemble des traités existants, élaboré par une procédure démocratique) et du contenu (le principe de subsidiarité, la répartition des compétences, la hiérarchie des normes, la personnalité juridique de l’Union, le rôle gouvernemental de la Commission, l’égalité entre Parlement et Conseil, la citoyenneté de l’Union, la politique de la société, la monnaie unique, la péréquation financière, l’intégration différenciée, l’Union entre peuples et Etats qui le voudront…). Spinelli avait compris que la bataille aurait été gagnée à la condition que l’Assemblée soutienne jusqu’au bout le projet en le considérant comme un compromis démocratique à prendre ou à laisser et non pas à négocier selon la méthode diplomatique traditionnelle. « Son » projet a été écarté, mais, comme il a été dit par Jacques Delors, il a facilité l’ouverture du chantier constitutionnel qui a amené les Communautés de 1984 jusqu’au Traité de Lisbonne en 2009 avec une longue négociation pendant laquelle, morceau par morceau, les innovations adoptées par le PE en 1984 ont été intégrées dans les traités.

L’histoire a prouvé que Spinelli et le PE avaient eu raison quand ils avaient affirmé que le moment était venu de reprendre le chemin de la Fédération européenne ou, comme il a été écrit récemment, des Etats-Unis d’Europe. Les défis pour l’UE en ce début de décennie et les révoltes dans les pays arabes ont montré que le Traité de Lisbonne, conçu entre 2002 et 2007 et entré en vigueur en 2009, n’est pas à la hauteur de ces défis et qu’il faudra penser à ouvrir à nouveau le chantier de la refondation de l’Union dans la perspective des élections européennes en juin 2014. Dans sa résolution du 24 mars 2011 le PE a rappelé son droit de demander la convocation d’une Convention selon l’article 48 du Traité de Lisbonne « to reshape the institutional system of the European Union ». Voilà un projet, une méthode et un agenda qui devraient constituer la priorité du Groupe Spinelli dans cette deuxième partie de la législature européenne.

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P.-S.

- Article initialement paru dans la revue Fédéchoses n°155

- Pour lire le manifeste de Ventotene

Vos commentaires

  • Le 9 mai 2012 à 16:07, par Gastone Losio En réponse à : Témoignage sur Altiero Spinelli

    « The problem that must be resolved first, failing which any progress is nothing more then mere appearance, is the definitive abolition of the division of Europe into individual sovereign nation-states. » Altiero Spinelli, Ernesto Rossi, Eugenio Colorni, Manifesto di Ventotene, 08/1941 Today there is still no possibility of adequate measures for a real recovery without a bold reform of the State in view of the European political integration. We must aim to the dismantling, minimization until the cancellation of the Nation State structure (government and parliament of the Nation State Italy) and a parallel optimization of the governments and parliaments of the regions (to be restored in their critical mass, size) up to a direct relationship between European government and parliament and regional governments and parliaments. The one of the majority of European countries is a structural problem, it will be not solved even with the growth.

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